Le Mythe de Sisyphe (1941)

Le Mythe de Sisyphe (1941)

Achevé en février 1941, après une longue maturation, Le Mythe de Sisyphe paraît en octobre 1942, chez Gallimard dans la prestigieuse collection « Les Essais », prenant ainsi place à côté de trois titres de son maitre Jean Grenier. Le livre sortit, en pleine guerre, six mois après L’Étranger. L’édition augmentée qui paraîtra après la guerre en 1945, comporte une étude sur Kafka : initialement prévue dans le volume, elle fut remplacée par un chapitre titré « Dostoïevski et le suicide ». Ce texte non-retenu avait préalablement été publié dans la revue « L’Arbalète » à Lyon en 1943. La lecture concomitante de ce texte écarté du volume est indispensable pour la compréhension du livre.

Concevant son cycle de l’absurde, Camus entendait lui donner trois figures ou trois expressions : roman, théâtre, essai et voulait – sans aucune hiérarchie ou priorité entre les genres – exprimer une idée générale sur des tons différents. Il aurait souhaité que les trois formes paraissent simultanément. Les contraintes éditoriales ne le permirent pas : Le Mythe... parut dès 1942 et deux ou trois ans avant les deux pièces de théâtre qui font partie de ce cycle de l’absurde : Caligula (qui sera d’ailleurs profondément remanié à plusieurs reprises) et Le Malentendu. Il n’est pas évident que cette proximité de parution n’ait pas étouffé Le Mythe de Sisyphe lui-même et le rapprochement fait par les critiques, notamment Sartre, entre les deux volumes parus en 1942, le roman et l’essai, n’en a probablement pas facilité la lecture comme une œuvre autonome. L’absurde autant que non-sens fait signe vers un ailleurs. C’est aussi pourquoi la question du suicide n’est pas abordée frontalement dans le livre et qu’on n’y trouve aucune donnée psychologique ou sociologique.

Du livre, qui tire son titre du nom d’un héros de la mythologie on cite souvent la première et la dernière phrase : « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie » et « la lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. » Le livre est tout entier dans cette tension : cette référence à la mort, que l’on retrouve aussi dans L’Étranger et dans Caligula et Le Malentendu.

Traduisant plus qu’une crise existentielle, ce qu’il développe aussi et à quoi on l’a souvent réduit, Le Mythe de Sisyphe et la notion d’absurde qu’il développe est un point de départ intellectuel. L’absurdité de la vie est d’abord un donné – un es gibt – qu’il faut prendre en compte, un regard sur le monde, un monde qui présente un Envers et un Endroit qui coexistent ou plutôt ont à coexister. L’absurde est la limite de la logique, d’une logique trop rationnelle et systématique avant d’être l’expression d’un cogito et surtout d’une conscience malheureuse, la raison ne saurait tout expliquer. L’analyse de Camus marque « un défaut de notre condition qui est aussi un mal de l’esprit » (Louis Faucon).

Il faut rendre au terme d’absurde qu’emploie Camus toute la signification qu’il entend lui donner et le désengager d’une connotation trop existentielle : certes, Le Mythe de Sisyphe est nourri des expériences de la vie de l’auteur, de sa façon de vivre et de ses questions existentielles, mais il est aussi et d’abord une croyance en la vie et plus qu’un non-sens absolu contient une certaine dimension spirituelle. Les « hommes absurdes » sont en premier lieu capables de prendre à la fois conscience et mesure de l’absurde : Don Juan, le comédien, le conquérant, le créateur et plus spécialement l’écrivain qui apparaît dans la 3° section de l’ouvrage. On peut être tour à tour et simultanément, comme fut tenté de l’être peut être Camus, un Don Juan, un comédien, un créateur. Ce sont des modalités d’être au monde qui donnent une certaine distance par rapport au monde. Une mesure – je mesure aussi le monde – qui fait côtoyer la démesure. « Le bonheur et l’absurde sont deux fils de la même terre » : Sisyphe a porté au sommet de la montagne son fardeau : heureux, il peut avec un courage un peu désespéré redescendre le chercher pour le hisser à nouveau. Camus peut ainsi dire : « Je tire ainsi de l’absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté et ma passion. »

Marie-Louise Audin note dans sa présentation de l’ouvrage dans la nouvelle édition de la Pléiade : « Quelle que soit la rigueur philosophique de l’ouvrage, ou bien son manque de rigueur, Camus ne travaille pas les concepts fondamentaux d’absurde, d’espoir, de suicide sur le seul plan strictement philosophique, mais aussi sur celui de la langue et du régime de la métaphore (…) Le Mythe de Sisyphe gagne à être lu ou relu en considérant la dimension métaphorique de son essai comme une clé de lecture. »

Le Mythe de Sisyphe est en quelque sorte Le Discours de la méthode de Camus : Camus y est à la recherche d’un point fixe et assuré qui lui permette de vivre, y compris avec sa morale provisoire et la notion d’absurde est bien synonyme d’un certain doute que l’expérience du Malin Génie vient conforter. Il faut donc prendre le livre comme un point de départ plus que comme un point d’arrivée et concevoir les trois cycles de Camus non pas comme une progression temporelle mais comme une recherche quasi ontologique ou métaphysique.

Guy Basset

Bibliographie

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