L’Etranger (1942)

L’Etranger est le premier roman de Camus achevé et publié de son vivant. Il est le fruit d’un long cheminement, les entreprises romanesques antérieures, lacunaires ou abouties, ayant légué au nouveau roman, en cours de maturation, leur lot de péripéties, d’expériences amères et de personnages populaires. L’Etranger ne résulte donc pas d’un projet isolé, conduit à l’écart de ceux initiés dès 1934-36. Bien au contraire, il est l’aboutissement des tentatives de récits autobiographiques déguisés, connus sous les noms de « Louis Raingeard » (ou « Rainjard », l’orthographe ayant varié) et du « Quartier Pauvre », première dénomination de ce qui deviendra La Mort heureuse. De même, il serait erroné de s’en tenir aux désignations « génériques » figurant dans les Carnets I, ou dans l’argumentaire délivré à Pascal Pia pour convaincre Jean Paulhan et Gaston Gallimard d’une publication simultanée de L’Etranger, du Mythe de Sisyphe et de Caligula, au motif avancé que c’aurait été « Les trois absurdes ». Qui connaît la gestation du roman sait bien que sa dynamique propre n’a rien à voir avec une illustration doctrinale. Il est acquis que les premières esquisses narratives du roman en cause n’ont prospéré qu’une fois La Mort heureuse remisée dans les cartons .
Un élu par les circonstances L’Etranger est né, par une maturation silencieuse, de la jointure entre une mythologie personnelle ancienne, centrée sur les relations matricielles mère-fils, avec un ensemble de situations choisies pour leur exemplarité et leur banalité . Comme projet conscient, distinct et résolu, L’Etranger n’a pris forme qu’en janvier 1940, au terme d’une longue période de tâtonnements et d’approximations. Aucun des scénarii assemblés n’est rigoureusement original.Tous profitent du capital d’idées, de thèmes, d’images, de situations et de patronymes qui ont été laborieusement façonnés au cours des projets romanesques antérieurs.
De nouveaux repères expressifs Camus a extrait de la lecture des commentaires critiques publiés dans la NRF, en 1938-1939, un ensemble convergent de principes et de points de vue qui préparèrent ses choix narratifs et expressifs. Il s’est constitué, malgré les divergences de positions exposées, une grille de critères accordés à ses convictions. Un type d’écriture spécifique véhiculant l’histoire d’une vie absurde prit en compte certaines particularités expressives du roman américain, selon les attendus que Sartre avait soulignés dans ses analyses publiées dans la NRF.
Un procès contre la Justice longtemps différé Toute une culture judiciaire s’y révèle. Effectivement, dès la visite du « Le Martinière » et de sa cargaison de forçats en route pour Cayenne, en décembre 1938, et tout au long des procès du printemps et de l’été 1939, les références carcérales et judiciaires de l’écrivain n’ont cessé de s’enrichir.Weidmann, accusé d’avoir assassiné, pour les voler, quelques malheureuses victimes, déchaîna à Paris les passions xénophobes et suscita une vindicte populaire extrême. Hodent, commis de ferme à Tiaret, inculpé de vol et d’abus de confiance, n’avait dû son acquittement qu’à une vigoureuse campagne d’opinion, à laquelle Camus participa activement dans Alger républicain. Le procès El Okby, probable machination du Gouvernement général, avait servi de prétexte à déférer en justice quelques Algériens, épris d’émancipation politique et membres d’une association réformiste, Le Cercle du progrès. Les incendiaires d’Auribeau étaient de simples journaliers agricoles coupables d’avoir réclamé autre chose qu’un « salaire de misère ».Chaque affaire fut pour le journaliste l’occasion de parfaire sa connaissance des mœurs du barreau, du parquet et des prisons. Camus semble avoir procédé de mémoire au moment de la rédaction. Peut-être a-t-il consulté, avant le ler mai 1940, la collection de Paris-Soir.
Une narration pour recoudre les morceaux d’un moi déchiré « A la fin de ce voyage, aux frontières de l’inquiétude, l’écrivain semble autoriser un espoir: celui du créateur qui se délivre en écrivant. », écrit, avec flair, Camus, dans la critique de La Nausée de J-P. Sartre, qu’Alger républicain publia le 20 octobre 1938.Et pour cause. Car telle semble être aussi la formule appropriée pour qualifier la tentative cathartique à l’œuvre dans L’Etranger : se délivrer, mais aussi se recoudre, en écrivant.
Intercessions et lectures du manuscrit dactylographié En dehors des conjonctions bonnes ou mauvaises qui accompagnèrent l’élaboration du roman, un certain nombre de médiateurs ou d’intercesseurs ont conjugué leurs efforts pour que celui-ci puisse paraître. Trois personnes ont particulièrement contribué à la publication et à l’appréciation de L’Etranger : Pascal Pia, Jean Paulhan et André Malraux. Pia fut de loin le plus actif et le plus dévoué à Camus.
Réception du roman par la Critique Dans une France défaite et occupée, il est presque paradoxal qu’on se passionnât encore pour la chose littéraire, les débats de l’avant guerre sur les techniques romanesques paraissant inadaptés à la dureté des temps. Les efforts de Gaston Gallimard pour lancer Camus aboutirent à deux articles, l’un de Marcel Arland paru dans Comoedia, le 11 juillet 1942, l’autre de Fieschi, publié dans la NRF de septembre 1942.Cinq autres articles furent consacrés à L’Etranger, jusque dans l’année 1943.

André ABBOU

Bibliographie succincte R.Quilliot, La Mer et les prisons, Gallimard, 1990.
B.Pinguaud, L’Etranger, Folio, Gallimard, 1992.
L’Etranger cinquante après, Revue des Lettres modernes, n°16, Actes du colloque de 1992, organisé par J.Lévi-valensi.
J.Lévi-Valensi, Albert Camus, naissance d’un romancier, Gallimard, 2006.
André Abbou, Genèse et édition critique de L’Etranger, Thèse de IIIè cycle, 1970, dont les lignes directrices sont reprises dans Pléiade, tome 1, 2006, et dans l’étude de B.Pingaud.
André Abbou, « Le quotidien et le sacré, Introduction à une nouvelle lecture de L’Etranger », CAC, n°5, Gallimard, 1985.
Du même auteur, « Le système expressif de L’Etranger, entre Babel et Prométhée », Albert Camus et les écritures du XX è siècle, Artois Presses université, 2003.

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