Lettres à un ami allemand (1945)

Lettres à un ami allemand (1945)

Les Lettres à un ami allemand, au nombre de quatre, écrites en 1943 et 1944, ont été publiées d’abord séparément dans des revues de la résistance clandestine pour les deux premières et pour la troisième en janvier 1945 après la libération de la France. Le recueil paraît à la fin de cette même année puis à nouveau en 1948 avec une préface courte mais importante quant à la signification que Camus souhaite lui donner. « Écrits de circonstances », comme le dit cette préface, les Lettres sont nées du combat résistant de Camus, s’y appuient et en proposent une interprétation à la fois morale et politique. Les deux premières lettres mettent en scène deux sortes de patriotisme. Celui de l’interlocuteur allemand (il faut y voir la figure du nazi, précise la préface) n’est en réalité qu’une soumission complète, abdiquant toute volonté et réflexion personnelle, voire toute humanité, au destin collectif d’une nation. Le patriotisme de la Résistance, lui, se présente comme un combat pour la justice, l’honneur, la vérité et la liberté fondée sur la solidarité de tous dans laquelle la volonté gouvernementale n’a guère sa place : « Un gouvernant est peu de chose », dit la deuxième lettre. Cette prise de conscience de la solidarité de chacun a pu prendre du temps et Camus parle à plusieurs endroits d’un « long détour ». Le récit émouvant de l’évasion ratée et de l’exécution d’un enfant innocent par les Allemands déclenche la colère initiatrice de l’action.
La troisième lettre sort du cadre purement français pour souligner que le combat contre la barbarie nazie se joue aussi dans toute l’Europe, riche de la diversité de ses cultures, « ma plus grande patrie », dit l’auteur. Cette lettre ainsi que la préface expriment la foi européenne de Camus et reflètent son action dans le mouvement Combat en 1944, en liaison avec le mouvement fédéraliste européen en particulier italien.
La quatrième lettre, tout en évoquant la fin imminente du régime nazi, déplace le débat avec l’ami allemand sur un plan plus philosophique. À partir d’un constat de départ commun selon lequel le monde n’a pas de sens, l’auteur des Lettres dénonce chez son interlocuteur l’absence de toute morale humaine et l’affirmation de l’équivalence du bien et du mal, alors qu’on ne peut désespérer de l’homme, seul être à exiger du sens et qui le crée en luttant pour la justice et le bonheur, au besoin en entrant dans l’histoire.
Les Lettres à un ami allemand sont moins un appel à la résistance – quoique le résistant puisse y trouver de quoi justifier son engagement – qu’une réflexion personnelle sur son propre parcours qui, parti d’un certain pacifisme et d’un patriotisme de la terre natale de l’avant-guerre, conduit Camus à un engagement approfondi pour une démocratie réelle, solidaire et ouverte qu’il défendra, entre autres, dans les colonnes de Combat. Dans cet « écrit charnière » selon l’expression de Maurice Weyembergh, on trouve de nombreux concepts, images et intuitions caractéristiques de l’œuvre entière de l’écrivain.
Philippe Vanney

Éléments bibliographiques :
R. Grenier, Albert Camus. Soleil et ombre, Gallimard, 1987, coll. Folio, p. 163-166;
M. Weyembergh, notice de Lettres à un ami allemand, dans Œuvres complètes, La Pléiade, tome II, 2006, p. 1129-1131 et « Lettres à un ami allemand », Dictionnaire Albert Camus, Jeanyves Guérin édit., Laffont, 2009, p. 476-480;
Ph. Vanney, « Ce long détour », Études camusiennes no 2, 1996, p. 62-80.

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