L’Etat de siège (1948)

L’État de siège (1948)

Cette pièce de théâtre en trois parties fut publiée et représentée pour la première fois en 1948. À l’origine, quelques années plus tôt, Jean-Louis Barrault, qui avait déjà une carrière prolifique et une réputation immense en tant qu’acteur de théâtre et de cinéma et en tant que metteur en scène, nourrissait le projet d’un spectacle fondé sur le thème de la peste et influencé par Antonin Artaud. Il lui fallait pour cela s’adjoindre un dramaturge : il sollicita Camus, sachant qu’il était en train d’élaborer un roman sur le même thème. Le nouveau tandem ainsi formé imagina « une sorte de mythe moderne » et le résultat de son travail s’avéra pour le moins ambitieux. D’une part, à cause de la partition dramatique : elle utilise l’allégorie pour incarner des abstractions ; présente des scènes de vie urbaine, des mouvements de foule et forge la cité-personnage ; convoque une grande variété de formes discursives ; fait intervenir un chœur à quelques reprises ; comporte des répliques au lyrisme exalté ; passe des cris et des hurlements à la pantomime, et vice-versa ; etc. D’autre part, à cause de la réalisation scénique : elle donna lieu à un spectacle visuel et sonore à grand déploiement, avec notamment un décor qui investit un vaste plateau de ses multiples plans et parties, des actions simultanées, des éclairages appuyés ainsi qu’un bruitage expressif – tous éléments prescrits par les didascalies, auxquels s’ajoutait une musique de l’audacieux compositeur Arthur Honegger. Si l’on en juge tant par la réception publique que par la critique théâtrale, la représentation fut un cuisant échec – que l’exégèse tente d’ailleurs encore aujourd’hui d’élucider. La fortune scénique de la pièce ne tourna pas court pour autant, bien qu’il s’agisse certes de la pièce camusienne la moins jouée. En outre, le texte lui-même ne cesse d’inspirer des travaux universitaires.

Essentiellement, L’État de siège dénonce le pouvoir illégitime et démagogique qui installe le totalitarisme et qui recourt à l’humiliation, à l’enfermement et à l’oppression meurtrière. Il pastiche également l’organisation bureaucratique et systématisée qui assure l’efficacité d’un tel régime. Aussi compte-t-il parmi les œuvres de fiction les plus politisées de Camus, et où l’impact de l’actualité se fait le plus sentir, au moment de sa création. L’action se situe en Espagne, alors que dans la réalité en 1948, ce pays subit depuis plusieurs années la dictature franquiste. De plus, les dialogues contiennent nombre d’allusions au nazisme, alors que chez le public, le souvenir de la Seconde Guerre est encore vif. Et l’œuvre peut tout aussi bien viser le stalinisme, alors que cette idéologie règne à l’Est. Par conséquent, le leitmotiv camusien « il n’y a pas d’issue » revêt ici un sens politique, d’autant plus qu’il est prononcé par la Secrétaire, chargée d’exécuter les ordres répressifs.

La pièce réussit cependant à dépasser les référents politiques, en donnant une voix à des questions morales qui transcendent l’espace et le temps : la valeur de la vie humaine, la portée du sacrifice, la volonté de bonheur, les notions de culpabilité et de liberté, l’arbitraire de la mort, l’exhortation à se tenir debout… On reconnaît aisément de grandes préoccupations récurrentes chez Camus. C’est par elles que pointe dans la pièce une dimension métaphysique, en dernière analyse. Mais cette dimension se trouve à son tour élargie par une sensation d’univers, puisque les éléments naturels, les forces cosmiques – le ciel, le vent, la mer – sont évoqués dans les dialogues aussi bien que par leur représentation scénique poétisée (que suggèrent les didascalies). La puissance régénératrice qui en découle a pour pendant humain Victoria, qui est de loin le personnage féminin le plus énergique que Camus avait créé jusque là, et qui appelle à corps perdu le triomphe de l’amour.

Sur le plan chronologique et surtout sur celui des idées, si l’on pense à la conception de la révolte et à l’axe solitaire/solidaire, le texte se situe à mi-chemin, tel une transition, entre Le Mythe de Sisyphe et L’Homme révolté, entre Caligula et Les Justes. Le personnage de la Peste a maintes paroles qui font penser à Caligula : il n’a foi qu’au « mépris », prétend remplacer « le destin », et ainsi de suite. Nada aussi rappelle Caligula (et un peu Martha du Malentendu) : par son nihilisme et par son suicide final. Quant à Diego, il parvient à chasser sa propre peur et celle de la collectivité qui était terrifiée, ce qui redonne espoir et courage à cette dernière, puis a pour ultime effet de désarçonner la Peste.

Sophie BASTIEN

Quelques éléments bibliographiques :

Michel AUTRAND, « L’État de siège, ou le rêve de la ville au théâtre », dans Albert Camus et le théâtre, éd. Jacqueline Lévi-Valensi, Paris, IMEC, 1992, p. 57-70.

Jerry L. CURTIS, « Camus’s Portrayal of Women in State of Siege. Exegesis and Explication », Orbis Litterarum, vol. 53, no 1, 1998, p. 42-64.

Madalina GRIGORE-MURESAN, « Pouvoir politique et violence dans l’œuvre d’Albert Camus. La figure du tyran dans Caligula et L’État de siège », La Revue des lettres modernes, Série Albert Camus, éd. Philippe Vanney, no 22, 2009, p. 199-216.

Jason HERBECK, « Prise de conscience et mise en scène dans L’État de siège : Anatomie d’un échec », dans La Passion du théâtre. Camus à la scène, dir. Sophie Bastien, Geraldine Montgomery et Mark Orme, Amsterdam/NewYork, Rodopi, p. 127-140.

Pierre-Louis REY, « Préface », p. 7-24 et « Dossier », p. 189-221, dans Albert Camus, L’État de siège, Paris, Gallimard, 1998.

David WALKER, « L’État de siège. Notice », dans Albert Camus, Œuvres complètes II : 1944-1948, éd. Jacqueline Lévi-Valensi, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2006, p. 1208-1244.

Miroslawa WIESLOSZ, « Vers les ‘mers heureuses’ : l’espace métaphorique dans L’État de siège et La Peste d’Albert Camus, Roczniki humanistyczne, vol. 53, n° 5, 2005, p. 67-80.

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