La Mort heureuse (1971)

La Mort heureuse   (1971)

(écrit en 1937-38, publication différée pour récriture)

C’est le premier roman abouti de Camus. Cependant, la version publiée en 1971, dans le premier Cahiers A. Camus, fut établie et éditée à partir de la dactylographie ultime du texte, confiée par l’écrivain, en 1937-38, à Christiane Galindo, à laquelle il fut lié durant cette période. Faute des connaissances disponibles actuellement, c’est notamment le rapport de ce roman à L’Etranger qui fut alors souligné. Mais on aurait tort d’ignorer les « reflets » idéologiques de la période 1936-1938, en lien notamment avec la pensée marxiste, et la crise de conscience de Camus, que cette fiction transmet.

L’œuvre se présente en deux parties, « Mort naturelle » et « La mort consciente », chacune dotée de cinq parties. Le personnage principal, Patrice Mersault, désigné par un « il », marque d’une distanciation voulue avec l’écrivain, est omniprésent : il initie l’action et distribue les rôles à des comparses, féminins ou masculins, qui  passent et lui servent de faire valoir. La part d’autobiographie est prépondérante, nourrie des rédactions romanesques antérieures non abouties, et dont ne demeurent que des traces partielles, dont les plus connues le sont sous les  titres provisoires de « Louis Rainjard » ou « Le Quartier pauvre ». De toute évidence, Camus s’essaie à l’écriture et à la composition romanesques. Il multiplie les tentatives de fiction pour se délivrer d’un passé lourd qui l’obsède et barre sa toute jeune existence, marquée par la pauvreté, la tuberculose, et un milieu familial qu’il n’arrive pas encore à prendre en charge. Le basculement se fera un an plus tard, en 1939, aidé par l’expérience de journaliste à Alger Républicain, par la prise de conscience des vies broyées par la misère, la ségrégation sociale,  l’iniquité économique, les disgrâces de la nature.

L’intérêt de ce roman de jeunesse est, on le comprend, ailleurs que dans ses balbutiements et sa recherche de repères. Repères pour cadrer une vie en difficulté d’être, aiguisée par une rupture avec sa première femme, Simone Hié. Repères pour définir une esthétique du roman qui ne viendra que quelques années plus tard, en 1943, et esquissée dans l’article « L’intelligence et l’échafaud ». Repères pour une écriture romanesque qui mettra du temps à être précisée, mais dont les prémisses sont perceptibles dès 1937. La prégnance du symbolisme méditerranéen s’y laisse déjà percevoir, autant par les descriptions des paysages, que par les relations avec la mer: D’autres symbolismes propres à l’écrivain éclosent .Celui de la révolte et de ses limites. Une vie enlevée se rachète par une autre vie donnée. La maladie de Mersault survient au sortir de l’assassinat de Zagreus. Celui d’une nature duelle, complice et  fatale. Après le bain nocturne s’annonce comme dans L’Étranger le tragique qui suivra : à cause d’un courant glacé inattendu; cette mer apparaît comme une terre redoutable que le nageur « laboure » en « fendant les eaux ». Et déjà aussi, la force de l’absurde : « Le monde ne dit jamais qu’une seule chose. Et dans cette vérité patiente qui va de l’étoile à l’étoile, se fonde une liberté qui nous délie de nous-mêmes et des autres ».

Relater la genèse de ce roman met en lumière les particularités de l’invention et de la création romanesques propres à Camus.

A l’époque, ce sont des références étroites à Stendhal d’abord. Cultiver les petits faits vrais, les fameux « pilotis » du romancier qui font adhérer la fiction au réel. Pour commencer, Patrice Mersault doit probablement son patronyme à Marsault, greffier fréquemment évoqué dans la relation journalistique de reconstitution d’actes criminels. Puis, l’évolution du personnage central, tenté d’abord par le suicide pour sortir d’une vie insupportable, qui devient meurtrier de son bienfaiteur, Zagreus. On trouve à l’origine de cette évolution l’écho d’une affaire crapuleuse qui avait secoué la ville d’Alger fin septembre 1937. L’Echo d’Alger du 26 septembre 1937 titrait ainsi la relation de l’assassinat d’une vieille dame par l’enfant qu’elle avait élevé.

« RUE DE LA LIBERTE, UN GARCON DE DIX-HUIT ANS, ASSOMME SA BIENFAITRICE

Je voulais la dévaliser, je ne voulais pas la tuer, -j’avais le vivre et le couvert. Mais je voulais pouvoir  m’amuser »

Côté psychologie du personnage, on relève, en dépit d’un environnement social de quartier pauvre, des attitudes et un comportement proches du dilettantisme et d’une volonté de paraître rappelant le tropisme barrésien pour le culte du moi. Tropisme dont le romancier, devenu journaliste, allait se purger, par la découverte de la pesanteur du réel et des drames des milieux sociaux plongés dans la crise économique et sociale de l’avant guerre.

La publication du roman fut d’abord ajournée, en raison des critiques du maître Jean Grenier. Camus projetait de le « réécrire ». Mais en février 1939, il découvrit, en lisant la N.R.F, une étude sur une fiction, intitulée  La Mort jeune, d’un certain Jean Merrien, qui n’était autre que le frère de son ami Claude de Fréminville. Les thèmes et la perspective du roman en cause (publié chez Gallimard le 26 juillet 1938) rappelaient étrangement celui que Camus voulait « récrire » : un jeune étudiant est condamné par un sarcome qui ne lui laisse que trois mois de sursis et une vie à réorganiser immédiatement en fonction de la nouvelle et seule échéance. On relève alors à la même date, la note C1, 145 des Carnets I, « Des vies que la mort ne surprend pas. Qui se sont arrangées pour. Qui en ont tenu compte ».

Après, d’autres thématiques s’imposeront. Ainsi, La Mort heureuse, fut remisé définitivement, faute de temps pour le « réécrire », et surtout, en raison d’une technique romanesque nouvelle à expérimenter, et d’une évolution radicale de la pensée de l’auteur. Ce que Camus a reconnu dans une correspondance adressée à Francine Faure, intervenue entre février et juillet 1938 :

« J’ai travaillé sans arrêt et écrit (je peux vous l’assurer n’est-ce pas ?) tout un roman que j’ai terminé depuis peu. […]Seulement, tout cela a été écrit dans l’exaspération, porté des heures durant pour être écrit le soir seulement. Alors, malgré les compliments d’usage qu’on m’en a fait (Grenier, Heurgon), il ressort de ce qu’ils disent quelque chose de clair : c’est un échec. Trop haletant pour être artistique […] ».

Hélène RUFAT et André ABBOU

BIBLIOGRAPHIE

Camus, Albert : La mort heureuse, Préface et notes établies par Jean Sarocchi, coll. Cahiers Albert Camus, Gallimard, 1971 .Le texte a été réédité en poche, dans la collection Folio, en 2010.

Camus, Albert, Œuvres complètes, Tome I, p. 1105-1204, Texte établi, présenté et annoté par André Abbou, Gallimard, 2006

Lévi-Valensi, Jacqueline : Albert Camus, ou, La naissance d’un romancier: 1930-1942, Gallimard, 2006

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