Dossier « Albert Camus Centenaire bilans et mises aux points… » L’IvrEscQ n° 30 Spécial double novembre-décembre 2013

Dossier « Albert Camus Centenaire bilans et mises aux points… » L’IvrEscQ n° 30 Spécial double novembre-décembre 2013.

Dans son numéro double n°30 de novembre-décembre 2013, le très beau magazine littéraire algérien L’IvrEscQ consacre un dossier substantiel à Albert Camus intitulé « Albert Camus, Centenaire : bilan et mises au point… ». La Directrice de la rédaction, Nadia Sebkhi, dans son éditorial, explicite ce titre par la controverse toujours actuelle concernant ce « SDF (Sujet à Débats sans Fin) » comme le nomment avec humour certains Algériens. Camus, dit-elle « nous fait tanguer d’un bord à l’autre, comme tout écrivain de cette envergure qui dérange.. ». Mais la question essentielle n’est-elle pas celle qu’elle pose et qui parcourt les trente-quatre pages de ce dossier « Quelle rencontre faisons-nous avec son œuvre ? ».
Le premier article qui ouvre le dossier « Camus à Tipasa, Camus à Djémila : Une philosophie de la vie » illustre bien cet avant-propos. Afifa Bererhi, après avoir mis en avant « toute « l’ambiguïté d’un homme » qui « de par la variété de ses prises de positions tout au long de sa vie »… « se transforme en énigme » pour elle et pour beaucoup d’Algériens, choisit de s’intéresser au Camus de la « pensée de midi ». Pensée « qui se dévoile dans Noces à Tipasa et se prolonge par son autre versant Vent à Djémila ». Elle met en exergue ce « diptyque », cet « aller et retour », cet « envers et endroit », « ces contraires qui se rejoignent », qui finissent par former ce qu’elle appelle joliment une « philosophie de l’équilibre ».
Dans « Albert Camus et les ouvriers », Denise Brahimi focalise son étude sur le monde du travail tel que Camus l’a connu dans son enfance. Ces « artisans salariés » figureront dans une des nouvelles de L’Exil et le Royaume, « Les Muets », et Camus les évoquera de façon plus personnelle dans son roman inachevé, Le Premier Homme. Denise Brahimi fait une très belle analyse des deux textes écrits presque en même temps, dans les dernières années de la vie de Camus. Elle y souligne la fidélité à son enfance et son désir de témoigner pour ces hommes dont « le savoir-faire » et la « fierté modeste » ne remplacent pas « la voix » qu’ils ne peuvent faire entendre.
Le « lyrisme sensuel qui parcourt toute l’œuvre de Camus a eu un prédécesseur illustre : André Gide », fait remarquer Amina Azza Bekkat dans « Camus et André Gide ». Pourtant, le Camus adolescent passe à côté. Ce n’est que plus tard, au moment de son alitement du fait de la tuberculose, qu’il découvrira Les Nourritures terrestres et reprendra à son compte « l’évangile du dénuement ». « Filiation sur le plan esthétique et moral », mais note la rédactrice de l’article, il n’y eut pas de véritable rencontre entre les deux hommes séparés par un grand écart d’âge bien que proches dans leurs positions.
Interlude illustré au dossier, Hakim Beddar présente son ouvrage : Hommage à Albert Camus, réalisé à l’occasion du centenaire d’Albert Camus, fragments de textes sur papier d’écolier jauni mis en page et superbement illustrés.
Christiane Chaulet-Achour signe deux comptes-rendus d’ouvrages parmi tous ceux sortis à l’occasion du centenaire de la naissance d’Albert Camus : le premier, Le dernier été d’un jeune homme, écrit par un écrivain algérien Salim Bachi, le second Camus brûlant de l’historien français Benjamin Stora et de son co-auteur Jean-Baptiste Pérétié.
Elle propose dans ce même numéro un article « Lumières du Sud » sur les correspondances entre les œuvres de William Faulkner et d’Albert Camus. On sait l’admiration que se portaient mutuellement les deux hommes. Camus n’a d’ailleurs pas caché l’influence des romans américains sur sa propre écriture. Christiane Chaulet-Achour présente plusieurs études qui soulignent les « parentés entre les deux univers romanesques » mais qui en montrent aussi les différences « parce que les situations des confrontations des altérités ne sont pas semblables et parce qu’il y a un vécu différent du pays » : ainsi « l’omniprésence du métissage » chez Faulkner, alors que chez Camus « les communautés sont co-présentes mais jamais mêlées ». Mais « tous deux, dit-elle en citant Édouard Glissant, sont confrontés à ce « moment de l’Histoire où se délite une harmonie indivisible du monde” et ils devront apprendre à “renoncer à l’indivisible” par une “nouvelle approche du monde” ».
Hamid Nacer-Khodja fait le point sur la polémique qui a opposé Michel Onfray avec des auteurs algériens à l’été 2012, à la suite d’une interview réalisée par le journal El Watan dans laquelle Onfray met notamment en accusation les militants de l’indépendance algérienne, qui auraient choisi, selon lui « la voie de la violence » plutôt que celle de « la négociation » et qui seraient de ce fait « responsables du plus grand nombre de morts », côté algérien. « Une réprobation unanime » s’ensuivit et Nacer-Khodja rend compte des réactions de nombreux intellectuels algériens dans différents médias. Enfin, l’auteur de l’article regrette que ce soit Camus qui pâtisse de cette nouvelle polémique, qu’« une fois de plus des Algériens fassent le procès de l’homme plus que de l’écrivain ». Un seul remède, préconise-t-il : « (re)lire son œuvre avec attention » selon le souhait de l’écrivain, dans ses Carnets.
L’écrivain algérien, Aziz Chouaki, dans son article intitulé « Le Tag et le Royaume », clin d’œil malicieux à Camus, constate d’emblée : « L’intérêt qu’il suscite, après plus de quarante ans, est à lui seul une sanction simple et splendide… Que l’on écrive avec ou contre lui, le tactile de sa pensée, sa sensibilité solaire agissent toujours, comme un prisme à déchiffrer le réel pour y retrouver, qui, des débris d’identité, qui, des convictions ». Écrivain en exil, comme beaucoup d’autres intellectuels algériens, il éprouve « le même sentiment que le Camus apatride qui disait : “Après Alger toutes les villes sont d’exil” ». Et il conclut : « Plus que jamais le monde a besoin de cet humanisme paradoxal. Ouvrir Camus au “vierge et vivace aujourd’hui ”, voilà la gageure, mettre en résonance son œuvre avec ce que devient l’existence, aujourd’hui, c’est-à-dire cette terrible confrontation planétaire entre un technocosme de plus en plus global et le retour d’un sacré qui fait du sang la sanction civique suprême ».
Jacqueline Jondot dans « Djemaï l’oranais contre Camus l’algérois », en comparant les descriptions de la ville d’Oran par l’un et l’autre, constate que la représentation d’Oran par Camus dans ses œuvres « n’est pourtant pas très éloignée de celle que fait Djemaï dans Zorah sur la terrasse ». Qu’est-ce qui justifie alors le ressentiment de Djemaï, s’interroge-t-elle ? « La ville que représente Camus est exclusivement coloniale, donc européenne. Et c’est précisément ce que Djemaï lui reproche. En outre, en faisant disparaître les autochtones, Camus peut proclamer Oran ville “sans passé”. Les textes de Djemaï visent à « réinscrire les autochtones dans l’espace oranais » par le texte et les images. Et pourtant, note Jacqueline Jondot, « sa lecture d’Oran est tout aussi imaginaire que celle de Camus ». Elle conclut : « Dans un jeu de miroir complexe, le texte de Djemaï ne renvoie pas à une image inversée du texte de Camus. C’est la même ville malgré ses réfutations ou ses effets photographiques. En fait il offre une image complémentaire, ajoutant une périphérie au centre, cette périphérie qui cachait la mer à Camus. »
Pour clore son dossier, L’IvrEscQ a repris, avec son accord, un article d’Agnès Spiquel, publié dans un ouvrage collectif, Les écrivains français et le monde arabe. Le titre de cet article « Albert Camus parle des Arabes » explicite clairement le travail entrepris par Agnès Spiquel : repérer et analyser tous les écrits où Albert Camus les évoque. Même si elle souligne qu’« on ne peut lui imputer les perceptions encore moins les actions ou les opinions de ses personnages », elle reconnaît cependant que « ces fictions adoptent, comme point de vue focalisateur du récit, le regard d’Européens ». Mais pour autant, rajoute-t-elle, « il ne faut pas conclure trop vite à un inconscient colonial : n’y aurait-il pas imposture à faire comme si l’on pouvait raconter à partir d’un point de vue dont on n’a aucune sorte d’expérience ? ». Car, rappelle-t-elle, « Camus entend témoigner »… « Mais comment rendre compte du réel sans y consentir ? Montrer, faire comprendre, sans justifier pour autant, est-ce possible ? C’est une question qu’il s’est longuement posée. » L’étude au plus près des textes est passionnante et instructive : outre le respect constant dont témoigne Camus à cette population, elle fait aussi ressortir l’évolution de la pensée politique et de son analyse de la situation. Dans Le Premier Homme, ouvrage inachevé publié à titre posthume, mais écrit lors des années où la guerre d’indépendance prenait de l’ampleur, Camus, nous dit-elle, avait eu l’idée d’inventer un « ami arabe » à son héros Jacques Cormery. Il n’a laissé que des notes fragmentaires à ce sujet mais conclut Agnès Spiquel, si « on peut regretter que Camus ne se soit pas davantage approché de ce “frère”, du moins doit-on lui reconnaître le mérite du respect et de la lucidité déchirée ».

Anne-Marie TOURNEBIZE

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