« Lumières d’Albert Camus. Enjeux et relectures », Maria de Jesus Cabral, Ana Clara Santos et Jean-Baptiste Dussert (dir.), Paris, Éditions Le Manuscrit, 2012, 237 p

Lumières d’Albert Camus. Enjeux et relectures, Maria de Jesus CABRAL, Ana Clara SANTOS et Jean-Baptiste DUSSERT (dir.), Paris, Éditions Le Manuscrit, 2012, 237 p.

En octobre 2010, l’Association portugaise des études françaises a organisé, à Lisbonne, un colloque dont ce volume rend partiellement compte. Il est le premier de la collection « Extopies ». La préface le présente d’ailleurs comme un « bouquet assez restreint mais en même temps varié » de travaux sur l’œuvre d’Albert Camus (p. 8). La table des matières et le titre des articles nous renseignent effectivement sur la variété des travaux proposés. Se pose indiscutablement (mais peut-être vainement ?) la question de l’homogénéité du recueil. Camus et son œuvre comme seul fil conducteur nous convient à des relectures pas toujours innovantes.
Jeanyves Guérin, fin connaisseur des écrits politiques de Camus, approfondit un sujet qui lui tient à cœur. Dans « L’Europe unie selon Camus : un destin et un dessein », il rappelle le parcours de Camus, mondialiste déçu qui adhéra un moment aux idées utopiques de Gary Davis avant de devenir un européen convaincu. Il soutient « une Europe neutre, pacifiste et socialiste, indépendante » des deux blocs et qui doit mettre en son centre l’homme, non l’argent ou les marchandises.
L’étude de Véronika Altachina sur Les Possédés est tout à fait passionnante. En 1953, Camus entreprend d’adapter pour la scène le roman de sept cents pages de Dostoievski. Il en fait une véritable pièce en trois actes qui passe de la comédie satirique au drame pour s’achever en tragédie. L’auteur concentre alors son étude sur deux personnages : Stavroguine, autour duquel Camus resserre l’intrigue, et Kirilov, l’ « exemple parfait du suicide logique ». Pour elle, Pascal a influencé aussi bien le romancier russe que son adaptateur français. Ainsi, Kirilov et Stavroguine qui cherchent Dieu sans le trouver sont, selon la terminologie pascalienne, « malheureux et raisonnables ». Le premier illustre cette pensée : « L’homme est grand en ce qu’il se connaît misérable » tandis que le second se plonge dans le « divertissement » pour se détourner de la misère de la condition humaine.
L’Antiquité sert de lien aux deux articles suivants. Sofia Chatzipetrou revient, après tant d’autres, sur l’influence grecque dans l’œuvre romanesque et théâtrale de Camus tandis que Jean-Baptiste Dussert s’intéresse au Diplôme d’études supérieures de Camus. Il décèle dans le choix du sujet : « Métaphysique chrétienne et Néoplatonisme » un « humanisme original » montrant de la part du jeune étudiant un réel intérêt pour la question religieuse. Pour lui, ce mémoire « permet de mieux saisir la complexité de l’humanisme camusien » (p. 73).
Jean-Paul Larthomas place son étude sous le signe de Némésis, troisième cycle envisagé par Camus. Il s’intéresse au cheminement parfois souterrain de la source grecque et voit dans L’Étranger une « tragédie algérienne » dans laquelle le soleil joue le rôle du fatum antique. La problématique de l’exil et du royaume est ancrée dans sa terre natale. Cette étude, placée sous le signe de Némésis, éclaire d’un jour nouveau l’œuvre de Camus.
Dans son article intitulé « La Peste de Camus : une œuvre résolument moderne », Aurélie Palud rapproche la chronique du roman de Saramango L’Aveuglement et s’intéresse au fonctionnement de l’allégorie. Comment passe-t-on de la fiction à l’Histoire ? Pour elle, la modernité de La Peste réside dans sa complexité générique, dans la monotonie du style et dans le caractère énigmatique du narrateur. Les deux romans s’interrogent sur la place de l’homme dans un univers sans Dieu et insistent sur la nécessaire solidarité. Mais résistera-t-elle à la disparition de l’épidémie ? Rien n’est moins sûr. Les deux œuvres s’éclairent mutuellement : Camus apparaît moderne tandis que Saramango se révèle un écrivain engagé.
Tout autre est le sujet abordé par Thierry Laurent : « Albert Camus et les communistes ». Il rappelle les espoirs et les déboires de Camus qui adhéra à l’automne 1935 au PC pour en être exclu deux ans plus tard, en désaccord avec la ligne du PCA sur la question coloniale, prioritaire pour lui et ses amis algériens progressistes. Ce bref passage au PCA le guérira à tout jamais des partis même si, dans la Résistance, il côtoiera des communistes. Ils ne se priveront pas d’attaquer son œuvre : La Peste en 1947 ou L’Homme révolté en 1951, sans oublier sa polémique avec d’Astier de la Vigerie en 1947-48. Thierry Laurent rappelle opportunément les temps forts de l’engagement de Camus contre tous les totalitarismes, de droite comme de gauche.
Dans « Entre Prospero et Caliban », Fernando Gomes s’intéresse au roman inachevé Le Premier Homme et montre que « Enfant, Jacques, alter ego de [Camus], éprouvait déjà son aliénation face à l’altérité de la Métropole, aussi bien spatiale qu’humaine » (p. 135-136). Il établit un parallélisme entre la sensation de manque de racines éprouvée par les colons et celle de vide que ressent Jacques, due à l’absence du père. Cette ébauche de roman montre la nécessité vitale, mais aussi la difficulté de reconnaître l’ « autre ». Son grand mérite est d’évoquer l’Algérie des colons pauvres.
Maria Luisa Malato dans « Albert Camus et l’in-version de l’Éden » se penche sur la recherche du Royaume chez Camus, qu’il ne faut pas confondre avec l’utopie. Noces ou « Les Amandiers » décrivent le Paradis, lieu parfait de l’adéquation de l’homme au monde. L’utopie, sous la plume de Camus, est un terme ambigu. Dans « Ni victimes ni bourreaux » en 1946, il établit une différence de degrés entre utopies « absolues » et « relatives ». Maria Luisa Malato discerne l’influence déterminante de Jean Grenier. Pour elle, « Le récit de l’Éden de Camus est écrit à l’envers : il est l’écriture de l’Exilé qui n’oublie pas son Royaume » (p. 169).
Ana Clara Santos étudie la réception du théâtre camusien au Portugal. C’est par la traduction de ses pièces qu’il fut d’abord connu, dans les années 40. Censuré sous la dictature de Salazar, une seule de ses adaptations fut montée au Théâtre S. Luis, en février 1960 : Les Possédés.
Maria de Jesus Cabral et Maria Herminia A. Laurel s’intéressent au rapport entre tragédie et tragique dans l’œuvre de Camus. Les deux auteurs éclairent ce qui se cache sous ces deux vocables et remarquent que Camus aborde le genre (tragédie) et l’expression (le tragique) non seulement dans son œuvre théâtrale mais aussi dans ses réflexions sur le comédien dans Le Mythe de Sisyphe ou dans sa Conférence d’Athènes en mai 1955. Puis elles font dialoguer Malraux et Camus. La Condition humaine, entre roman et philosophie, rejoint la conception du tragique et de la tragédie exposée par Camus dans « Sur l’avenir de la tragédie ». Les deux écrivains partagent la même vision tragique du monde contemporain.
Dans le dernier article, Dalila Harir se penche sur l’adaptation de « L’Hôte » par Jacques Ferrandez, en bande dessinée. L’analyse théorique alourdit souvent le texte alors que l’auteur se montre capable d’une analyse fine des couleurs qui peignent non seulement le paysage mais aussi les sentiments et les émotions des protagonistes, tout en rendant l’atmosphère d’inquiétude et d’angoisse de la nouvelle.
Pour reprendre la métaphore initiale, on garde une impression de « pot pourri » et de discontinu. Les contributions, honnêtes, sont inégales, souvent sans grande originalité toutefois pour un lecteur plus exigeant. Mais le sous-titre de l’ouvrage n’est-il pas « Enjeux et relectures » ?

Marie-Thérèse BLONDEAU

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