« Camus, le souvenir et la source » d’Annie Demeyere

Camus, le souvenir et la source.

Je suis née un 7 novembre, comme Camus. C’était en 1953 ; j’ai quitté l’Algérie en 1962.
En 1970 en terminale littéraire je découvrais
L’Étranger en édition de poche. Je suis entrée en terre camusienne par L’Étranger. Était-il au programme de terminale ? Peut-être. Je lisais beaucoup de textes à côté, hors des prescriptions scolaires. Je n’ai pas beaucoup retenu l’histoire de Meursault. Je m’en suis aperçue à sa relecture. Le film de Visconti lui donnait le visage de Marcelo Mastroianni. Cette incarnation ne coïncidait pas vraiment avec l’image que je m’en étais faite.
La première phrase est toujours une bannière de ralliement. C’est le début canonique d’un récit que je découvrais comme le Nouveau Monde, à l’instar du « Longtemps je me suis couché de bonne heure » de Proust. Le paragraphe donne la sensation glacée de mots acérés comme les entailles d’un pic à glace. Le crime de Meursault se déroule dans un pays solaire qui faisait déjà partie de mes souvenirs d’enfance. Je l’ai lu à Grenoble, ville de l’exil, télescopage du paradis perdu et d’une Sibérie intérieure.
Après cette lecture, je voulais être écrivain. Je lisais Noces, L’Envers et l’Endroit en Pléiade. Je lisais Le Mythe de Sisyphe, lecture qui me permit de répondre à un devoir de philo « La philosophie du non » par des mots qui me valurent une très bonne note.
La seule biographie que j’ai lue sur Camus est celle d’Herbert Lottman. C’est une biographie « à l’américaine » très factuelle, très documentée. Le biographe semble très renseigné sur la météo de l’époque. Je comble des lacunes impardonnables : la mort du père pendant la Grande Guerre, sa tombe à Saint-Brieuc, celle de Camus à Lourmarin, parmi les lavandes et bien d’autres informations aussi passionnantes que dénuées d’intérêt littéraire.
Puis il y eut
Le Premier Homme en 1994 qui me bouleversa.
Au cours des années qui suivirent, je me consacrai à l’œuvre de Patrick Modiano, auteur qui ne croisait guère le chemin d’Albert Camus, ni dans la vie ni sur la page.
En 2015 Camus est revenu me visiter grâce à Jean-Pierre Castellani pendant un colloque à Tlemcen. Il me raconte Tipasa. J’écoute et lis ses souvenirs d’adolescence. J’ai peur de faire comme lui le pèlerinage de la mémoire. Je ne veux pas affronter le réel, mais rêver à Camus, l’imaginer comme la source d’une patrie universelle faite de larmes séchées sur la page.

Annie Demeyere

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