« Matin à Tipaza » par Daniel Goubier

Au milieu de l’hiver j’apprenais enfin
qu’il y avait en moi un été invincible.

(« Retour à Tipasa »)

MATIN À TIPAZA

Je n’avais aucun titre pour m’intéresser à Albert Camus. Mais je me suis retrouvé marin en Algérie, puis à terre à Oran durant « les événements ». Par hasard prémonitoire sans doute, dans la bibliothèque du bord, je tombai sur Noces puis, par la suite, sans hasard cette fois, sur deux ou trois autres titres qui me confirmèrent dans une sorte de stupéfaction fulgurante.
Voilà que je me trouvais face à un « type » ( pardon, mais ce mot surgissait à l’état brut) qui sentait, qui voyait, qui pensait, comme moi, qui écrivait comme j’aurais aimé écrire, moi petit jeune homme de guère plus de dix-huit ans ! Ne me volait-il pas les mots de la bouche ?
Dès lors navigant sur ce « continent liquide » méditerranéen, ou arpentant les rues d’Oran, parfois d’Alger en escales, au plus près des pas de Camus, m’obsédait l’idée d’une troublante capillarité entre ciel, mer et terre d’Algérie, pour accoucher d’un certain Albert Camus. Je n’avais, à l’époque, que des rudiments biographiques pour situer l’écrivain, mais c’était clair pour moi : au fond il n’avait pas tant de mérite que ça ! Dans cet espace béni des dieux, il suffisait de respirer les senteurs « volumineuses » des absinthes et lentisques, de fouler son sable, de se baigner à la fois dans sa lumière et son eau, de convoquer ses dieux, pour s’incorporer le pays en ses vertus et fascinations. Alors, faveur insigne, il vous délivrait le blanc-seing d’écrivain inspiré, voire de génie des lieux. Il vous donnait de parler en son nom, d’y gagner la légitimité de la célébration, la force de l’amour, du désir inconditionnel jusqu’aux limites de la lucidité. Je découvrais pour la première fois, ce que pouvait signifier un « lieu d’élection ».
Mais un peu plus tard, la chance est l’enfant-prodigue du hasard, mon bateau venait à mouiller dans l’anse de Tipaza. Ce nom par une sorte de langueur envoûtante, m’était devenu magique, subjugué par l’auteur de Noces auquel je m’identifiais plus que jamais. Au matin, perché sur la passerelle avec les puissantes jumelles de l’homme de quart, l’eau avait pris la carnation des mers légendaires, l’allée de colonnes romaines imitait un défilé de mages comblés de présents, en marche vers une crèche païenne, et l’amphithéâtre un berceau pour l’enfant à venir. Sur la rive, corps idolâtres et corps chrétiens, dont à l’époque j’étais proche encore, s’ébrouaient dans une liturgie des origines. Approchée par mer, la Belle Romaine en ses « grands libertinages » méritait une profondeur de champ d’outre-mer et terre, et j’en concluais qu’avec mes jumelles, j’avais le privilège d’une contemplation dont ne pouvait se prévaloir « notre écrivain terrestre ». Ouf, je pouvais surenchérir sur mon auteur ! Ce n’était pas sans le secret orgueil de l’admirer, mais aussi de m’immerger dans la jouissance de ma propre admiration. La suite pouvait venir, nous serions d’égal à égal pour contempler les matins sur la mer et la terre d’Algérie.
De ce jour, je crois, j’ai su que partout je serais en exil.

Daniel Goubier

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