Au milieu de l’hiver j’apprenais enfin
qu’il y avait en moi un été invincible.

(« Retour à Tipasa »)

MATIN À TIPAZA

Je n’avais aucun titre pour m’intéresser à Albert Camus. Mais je me suis retrouvé marin en Algérie, puis à terre à Oran durant « les événements ». Par hasard prémonitoire sans doute, dans la bibliothèque du bord, je tombai sur Noces puis, par la suite, sans hasard cette fois, sur deux ou trois autres titres qui me confirmèrent dans une sorte de stupéfaction fulgurante.
Voilà que je me trouvais face à un « type » ( pardon, mais ce mot surgissait à l’état brut) qui sentait, qui voyait, qui pensait, comme moi, qui écrivait comme j’aurais aimé écrire, moi petit jeune homme de guère plus de dix-huit ans ! Ne me volait-il pas les mots de la bouche ?
Dès lors navigant sur ce « continent liquide » méditerranéen, ou arpentant les rues d’Oran, parfois d’Alger en escales, au plus près des pas de Camus, m’obsédait l’idée d’une troublante capillarité entre ciel, mer et terre d’Algérie, pour accoucher d’un certain Albert Camus. Je n’avais, à l’époque, que des rudiments biographiques pour situer l’écrivain, mais c’était clair pour moi : au fond il n’avait pas tant de mérite que ça ! Dans cet espace béni des dieux, il suffisait de respirer les senteurs « volumineuses » des absinthes et lentisques, de fouler son sable, de se baigner à la fois dans sa lumière et son eau, de convoquer ses dieux, pour s’incorporer le pays en ses vertus et fascinations. Alors, faveur insigne, il vous délivrait le blanc-seing d’écrivain inspiré, voire de génie des lieux. Il vous donnait de parler en son nom, d’y gagner la légitimité de la célébration, la force de l’amour, du désir inconditionnel jusqu’aux limites de la lucidité. Je découvrais pour la première fois, ce que pouvait signifier un « lieu d’élection ».
Mais un peu plus tard, la chance est l’enfant-prodigue du hasard, mon bateau venait à mouiller dans l’anse de Tipaza. Ce nom par une sorte de langueur envoûtante, m’était devenu magique, subjugué par l’auteur de Noces auquel je m’identifiais plus que jamais. Au matin, perché sur la passerelle avec les puissantes jumelles de l’homme de quart, l’eau avait pris la carnation des mers légendaires, l’allée de colonnes romaines imitait un défilé de mages comblés de présents, en marche vers une crèche païenne, et l’amphithéâtre un berceau pour l’enfant à venir. Sur la rive, corps idolâtres et corps chrétiens, dont à l’époque j’étais proche encore, s’ébrouaient dans une liturgie des origines. Approchée par mer, la Belle Romaine en ses « grands libertinages » méritait une profondeur de champ d’outre-mer et terre, et j’en concluais qu’avec mes jumelles, j’avais le privilège d’une contemplation dont ne pouvait se prévaloir « notre écrivain terrestre ». Ouf, je pouvais surenchérir sur mon auteur ! Ce n’était pas sans le secret orgueil de l’admirer, mais aussi de m’immerger dans la jouissance de ma propre admiration. La suite pouvait venir, nous serions d’égal à égal pour contempler les matins sur la mer et la terre d’Algérie.
De ce jour, je crois, j’ai su que partout je serais en exil.

Daniel Goubier

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De l’importance d’une dictée sur une amitié de 58 ans (à ce jour)

Un beau texte pour la préparation du BEPC en 1958 en 3°, la suggestion du prof de lire le livre dont il était extrait (La Peste) : c’est ainsi que commence mon aventure dans l’univers camusien par affinité avec la personne et l’œuvre de notre ami à tous et toutes.
Depuis mes 15 ans (j’en aurai bientôt 74), je suis tout ce qui concerne Camus et travaille à promouvoir à ma façon l’œuvre et le nom de Camus. Et ma «rencontre» physique insolite avec Camus dans des circonstances très particulières en Octobre 1959 à Reims, lors de la représentation des Possédés m’a été un choc (J’ai expliqué les guillemets dans un Bulletin SEC)
Et me voici à Lourmarin au cimetière et dans la maison même de Camus, reçu avec ma femme en fauteuil par Catherine : beau moment d’émotion, être accueilli avec simplicité en ce lieu où Camus vécut, quel bonheur!
Et voilà aussi la relecture – la retraite de l’industrie venue – des livres de et sur Camus (et il y en a eu à son 100e anniversaire dont le Dictionnaire !). Et aussi ma création du Groupe de Camusiens du Toulousain (51 réunions en 6 ans) où nous mettons régulièrement en commun nos niveaux de savoirs respectifs.
« Pourquoi aimes-tu parler de Camus ? Pourquoi aimes-tu Camus ? » me demandent mes enfants, petits-enfants, amis qui me titillent gentiment. Ma seule réponse vraie est tripale, donc non raisonnable: c’est parce que c’est lui. Camus a une résonance en moi parce qu’il m’a « accroché » définitivement par son refus des systèmes, par son déchirement intérieur, par ses prises de positions courageuses dans Combat ou concernant la guerre d’Algérie, par son soutien à l’Espagne Républicaine. Non que je n’apprécie pas d’autres auteurs, mais lui, c’est un ami que j’aime, point. Incapable je suis pour expliquer savamment son œuvre, mais connaisseur suffisamment de sa biographie pour extraire des questions du Quizz annuel pour mes ami(e)s du Toulousain, proposé dans une belle ambiance conviviale !
Parce que c’est lui ne vous suffit pas. Mais c’est ainsi, 58 ans après ! J’affirme simplement que je ressens un beau sentiment de bien-être en parlant de lui, une amitié, une sérénité bienveillante. Je cherche toujours la réponse. Je sais en tout cas qu’il y a dans son œuvre de quoi spécialement satisfaire ma curiosité, ma réflexion, mon bonheur : cela suffit à remplit mon cœur d’homme. Voilà tout.

Yves Ramier, Cornebarrieu (Occitanie)

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De Camus à Cohen à Cosseri à Cioran et d’Alexandrie à Aix en Provence…
Pas à pas en ami, à ses côtés en route pour Tipasa…
Sur la route en chemin, en pèlerin pour Lourmarin..
Camus m’est tombé dessus sur le chemin de l’exil, d’Alexandrie à Aix en Provence…
Je ne vis plus et ne regarde plus l’autre comme avant, désormais avec lui, j’admire, la description d’une lumière, la découverte d’un site, la rencontre avec un peuple, l’affirmation d’une volonté, le refus du désespoir, de l’absurdité de la vie, le sens de la bonne vie.
La lecture de Camus est un pansement, une nourriture pour l’esprit, oui tout est bien chez lui, tout est juste, tout est bon avec lui.
Tu nous manques Albert.
Tes écrits et ton souvenir, nous aident à ne pas désespérer.
Nous sommes tous orphelins de toi……

Pierre Hawawini
Alexandrie Aix en Provence Marsanne en Drôme

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Camus, le souvenir et la source.

Je suis née un 7 novembre, comme Camus. C’était en 1953 ; j’ai quitté l’Algérie en 1962.
En 1970 en terminale littéraire je découvrais
L’Étranger en édition de poche. Je suis entrée en terre camusienne par L’Étranger. Était-il au programme de terminale ? Peut-être. Je lisais beaucoup de textes à côté, hors des prescriptions scolaires. Je n’ai pas beaucoup retenu l’histoire de Meursault. Je m’en suis aperçue à sa relecture. Le film de Visconti lui donnait le visage de Marcelo Mastroianni. Cette incarnation ne coïncidait pas vraiment avec l’image que je m’en étais faite.
La première phrase est toujours une bannière de ralliement. C’est le début canonique d’un récit que je découvrais comme le Nouveau Monde, à l’instar du « Longtemps je me suis couché de bonne heure » de Proust. Le paragraphe donne la sensation glacée de mots acérés comme les entailles d’un pic à glace. Le crime de Meursault se déroule dans un pays solaire qui faisait déjà partie de mes souvenirs d’enfance. Je l’ai lu à Grenoble, ville de l’exil, télescopage du paradis perdu et d’une Sibérie intérieure.
Après cette lecture, je voulais être écrivain. Je lisais Noces, L’Envers et l’Endroit en Pléiade. Je lisais Le Mythe de Sisyphe, lecture qui me permit de répondre à un devoir de philo « La philosophie du non » par des mots qui me valurent une très bonne note.
La seule biographie que j’ai lue sur Camus est celle d’Herbert Lottman. C’est une biographie « à l’américaine » très factuelle, très documentée. Le biographe semble très renseigné sur la météo de l’époque. Je comble des lacunes impardonnables : la mort du père pendant la Grande Guerre, sa tombe à Saint-Brieuc, celle de Camus à Lourmarin, parmi les lavandes et bien d’autres informations aussi passionnantes que dénuées d’intérêt littéraire.
Puis il y eut
Le Premier Homme en 1994 qui me bouleversa.
Au cours des années qui suivirent, je me consacrai à l’œuvre de Patrick Modiano, auteur qui ne croisait guère le chemin d’Albert Camus, ni dans la vie ni sur la page.
En 2015 Camus est revenu me visiter grâce à Jean-Pierre Castellani pendant un colloque à Tlemcen. Il me raconte Tipasa. J’écoute et lis ses souvenirs d’adolescence. J’ai peur de faire comme lui le pèlerinage de la mémoire. Je ne veux pas affronter le réel, mais rêver à Camus, l’imaginer comme la source d’une patrie universelle faite de larmes séchées sur la page.

Annie Demeyere

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Vous aimez Camus. Comment l’avez-vous rencontré ? En personne, peut-être, ou le plus souvent par ses livres. Au cours de vos études ou par curiosité personnelle ? Comment a, au fil des années, évolué votre intérêt ?
Afin que nous nous connaissions mieux au sein de la communauté des camusiens, nous serions heureux si vous acceptiez de vous confier en toute liberté.
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Merci à vous.

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