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Témoignage – Des collégiens de Riorges sur les traces des Justes et de Camus au Chambon-sur-Lignon
Témoignage
Des collégiens de Riorges sur les traces des Justes et de Camus au Chambon-sur-Lignon
Présenté par Alexis LAGER
Les trois textes qui suivent sont des productions d’élèves du Collège Albert Schweitzer (Riorges, Loire). Ils ont été sélectionnés par la Société des Études Camusiennes dans le cadre du projet pédagogique « Sur les traces des Justes et de Camus au Chambon-sur-Lignon » mené par trois enseignants (Émilie Bouchet, Alexis Lager, Jean-Philippe Madani). L’ambition de ce projet, subventionné par l’association, était de faire découvrir à deux classes de 3ème l’histoire du sauvetage des enfants juifs au Chambon-sur-Lignon pendant la Seconde Guerre mondiale et les circonstances du passage d’Albert Camus dans ce lieu important de la résistance civile entre 1942 et 1943. Visant à créer des liens entre deux disciplines (Lettres et Histoire) dans l’esprit des élèves, le projet les a conduits à travailler à la fois sur des figures de Justes et sur l’itinéraire biographique et intellectuel de l’écrivain.
Trois sujets d’imagination autour de la présence de Camus au Chambon-sur-Lignon ont été proposés par Alexis Lager, professeur de lettres :
– imaginer le journal de Camus au Chambon-sur-Lignon ;
– imaginer des lettres fictives que Camus aurait envoyées à Francine depuis le village ;
– imaginer un chapitre inédit du roman historique, Le Silence de la montagne (Bertrand Solet, Oskar éditeur, 2016), centré autour du parcours de deux enfants, Emil et Teresa.
Un seul texte a été retenu pour chaque sujet. Les travaux ont été effectués par groupe de deux ou de trois. Félicitations à tous les élèves pour leur investissement dans ce projet et bravo à ceux qui ont su convaincre le jury par la qualité de leurs travaux !
Texte 1 : Des extraits du journal imaginaire de Camus au Chambon-sur-Lignon – par Archibald et Maé.
23 août 1942
Francine et moi sommes arrivés au Panelier à côté du Chambon sur Lignon. Cette grande bâtisse est isolée à 4 km du village près d’une forêt très charmante. Tous ces paysages ne me sont pas familiers.
6 septembre 1942
Aujourd’hui je me suis penché sur les critiques de mon livre L’Étranger. Via une lettre, j’en ai parlé à de Fréminville et j’en suis venu à la conclusion que le mieux reste de fermer les oreilles et de continuer mon travail.
2 octobre 1942
Ça y est, Francine est partie du Panelier pour retourner à Oran. J’espère pouvoir la revoir au plus vite. Sans ça je ne sais pas si je vais tenir longtemps ici.
20 octobre 1942
Depuis le départ de Francine, je ressens un mal du pays fort dérangeant. J’aimerais tellement guérir et rentrer chez moi. J’en ai alors parlé à Ducailar qui ne sut pas quoi me répondre.
7 novembre 1942
Bientôt la trentaine. Ma jeunesse me fuit. Est-ce cela être malade ? Toutes les choses me fuient même l’élément de ma survie, l’oxygène. Je pense ne plus pouvoir survivre sans assistance humaine. Tout cela me donne un sentiment de dépendance.
11 novembre 1942
Un débarquement des Alliés a eu lieu en Afrique du Nord. Les communications entre moi et Francine ont donc été coupées. Tant que cette fichue guerre continue, je ne pourrai ni revoir Francine ni retourner dans mon pays. Je me sens comme un rat dans une cage.
11 décembre 1942
Aujourd’hui le vent s’est levé et la pluie tombe à seaux. Il a fallu quarante-huit heures de soleil pour que cette neige se mette enfin à fondre. Ce paysage me semble irréel. J’ai l’impression d’être au bout du monde.
26 décembre 1942
J’ai fini la première ébauche de La Peste aujourd’hui. Je la trouve ratée. Le résultat n’est pas celui escompté. Je pense peut-être recommencer au vu de ce travail décevant.
8 janvier 1943
Cela fait quatre jours que je suis à Paris et j’y reste 2 semaines. Cette belle ville n’est pas très gaie avec la guerre. Mais revoir cette ville et ces rues me fait plaisir malgré l’occupation des nazis.
1er février 1943
Aujourd’hui je retourne faire mon traitement à St-Étienne. Ce traitement me fait de plus en plus mal. Cette tuberculose est la source de tous mes problèmes et cela commence à m’énerver au plus haut point. Et dire que sans cette maladie je serais encore avec ma femme !
17 février 1943
Ce ciel couvert et ces sentiers recouverts de neige m’exaspèrent. Je ne pensais pas que la lumière pourrait me manquer à ce point. Mon pays me manque. L’exil est total.
9 mars 1943
J’ai fait part à Jean Grenier de mon avis sur les critiques de L’Étranger. Je me sens mal, pourtant je sais bien que ces critiques sont justes mais je me sens mal…
15 avril 1943
Je m’ennuie tellement. J’en ai marre de ne pas pouvoir courir sur les plages, marcher dans les forêts ou pêcher au bord du lac. Mes plages me manquent, la chaleur me manque, ma femme me manque, tout me manque…
20 mai 1943
Aujourd’hui j’ai changé, tout comme ma vie. À présent je vois les choses d’une manière différente. Je me sens plus libre. Une nouvelle face de la France s’est révélée devant moi. Nous sommes comme des animaux dans un piège mais nous avons décidé de nous battre.
2 juin 1943
Hier je suis arrivé à Paris exténué et aujourd’hui j’ai rencontré Sartre, un grand écrivain, cela m’a fait plaisir de le rencontrer. Nous nous sommes rencontrés à la générale de la pièce Les Mouches, au théâtre Sarah-Bernhardt ou plutôt « Théâtre de la Cité » comme les nazis l’ont renommé. Tout ça parce qu’elle était juive ! Cela me dépasse et je ne pense ne pas être le seul à penser ça. Ils piétinent la culture sans aucun scrupule.
11 juillet 1943
J’en ai assez de la misère de ce pays et du malheur qu’on constate à tous les coins de rues. Mais que pourrais-je bien faire ? Toutes ces situations nous ramènent à La Peste. Comme les personnages, nous sommes tous ici isolés.
13 août 1943
Tout est si lugubre autour de moi. Le malheur s’est répandu autour de nous. On en arrive à un point où l’on se demande où est passé le bonheur. Reviendra-t-il un jour ou sommes-nous condamnés à errer dans le malheur ?
1er septembre 1943
Je pense que les gens qui sont désespérés de la situation sont de véritables lâches mais le pire ce sont ceux qui espèrent en la condition humaine. Ce sont des fous dénués de logique. À leur place je me serais battu et je ne me serais pas laissé faire.
16 octobre 1943
J’ai envoyé les manuscrits de Caligula et du Malentendu à Gaston Gallimard aujourd’hui. Je lui ai demandé de les faire lire à des gens de métier. J’ai même demandé à Michel si son offre de travail était toujours possible. J’espère avoir une réponse positive.
19 octobre 1943
Je vais pouvoir travailler. Je suis pris. Gallimard a accepté mon offre et je lui en serai éternellement reconnaissant. Je vais donc partir travailler chez Gallimard à Paris.
1er novembre 1943
Aujourd’hui je suis allé à mon travail de secrétaire-lecteur auprès de Gallimard. Je partage son bureau avec le romancier Jacques Lemarchand. Cela me rend heureux de trouver un vrai travail.
24 novembre 1943
Aujourd’hui j’ai fait part de mes envies de liberté à Elsa Triolet. Je lui ai aussi dit que j’aimerai la rencontrer lorsque les troubles européens se seront calmés. J’espère qu’elle acceptera et que je pourrai la voir au plus vite.
20 décembre 1943
La ville est déprimée, les rues sont sombres. Tout ça nous donne envie de foutre le camp ou de se défouler sur quelque chose. Heureusement je peux toujours aller voir des pièces de théâtre comme aujourd’hui où je suis allé voir Le Soulier de satin de Paul Claudel à la Comédie- Française.
Texte 2 : Les lettres fictives de Camus à sa femme, Francine – par Emna et Tessa
Le Panelier, 16 octobre 1942
Ma chère Francine,
Le séjour au Panelier se passe toujours aussi bien. Je commence à m’habituer au climat froid et humide de la région. Mais ton absence laisse toujours un vide aussi important dans mon cœur. Les personnes qui m’entourent au quotidien m’aident à le combler partiellement. Madame Œttly est très sympathique, une femme charmante, très généreuse. Elle me laisse loger au Panelier gratuitement. Elle sait à quel point cette situation est compliquée pour moi, financièrement parlant en tout cas. Elle prend bien soin de moi, ne t’en fais pas pour ça.
Mais sans vouloir te vexer, ma chère et tendre, tu n’es pas la seule à me manquer. En effet ce déménagement m’a arraché à mon pays natal, à mes terres d’Algérie, à mes plages, à mes magnifiques paysages baignés de chaleur. Tout ceci me manque. Tu me manques. Pour passer le temps et effacer ma peine, je pratique de nombreuses activités. Je pratique la pêche notamment. La présence du Lignon, une magnifique petite rivière, au Chambon, m’a facilité l’accès à cette activité. Je me promène également énormément. Bien évidemment, j’écris plus que jamais. Je suis pleinement au cœur de mon projet de roman. Tu sais, La Peste. Je fais mon maximum. J’espère que de ton côté tout va bien et que ta reprise s’est passée à merveille.
Je te souhaite tout le bonheur du monde. Je t’aime infiniment.
Ton mari qui pense à toi.
Albert
***
Le Panelier, 1er novembre 1942
Ma chère femme,
Comment vas-tu ? Personnellement j’enrichis mes connaissances de jour en jour. En effet j’entretiens une communication régulière avec le très prestigieux André Malraux. Lors de nos échanges, nous parlons de nombreuses choses mais surtout de mon roman L’Étranger. Tu sais c’est grâce à lui que mon roman a pu être publié. Effectivement, c’est un très bon contact. Il m’a mis en relation avec une grande maison d’édition. La maison Gallimard ! Tu te rends compte ? J’ai vraiment eu de la chance. Sans lui sans doute que je n’aurais jamais pu faire connaître mon roman. Grâce à lui, mon roman a connu un grand succès à Paris comme ça n’aurait jamais été le cas. En plus de ce beau service qu’il m’a rendu, je continue à échanger des lettres plus enrichissantes les unes que les autres. Nous partageons nos opinions politiques en toute discrétion.
Nous nous voyons parfois à Lyon. Nous organisons des rencontres pour parler de choses et d’autres. J’essaie de glisser de temps en temps quelques mots au sujet de La Peste mais je crois qu’il s’y intéresse plutôt bien.
Sinon j’espère que de ton côté tout va bien. Je t’aime infiniment.
Ton mari qui t’aime.
Albert
***
Le Panelier, 23 février 1943
Ma chérie,
Comment vas-tu ? Hier, j’étais à St-Étienne pour recevoir mes insufflations. Je ne te cache pas que ces trajets commencent vraiment à me fatiguer mais je dois vraiment m’y rendre c’est impératif. Mon état ne s’arrange pas vraiment. Je ne vois aucune amélioration. Mais je continue à m’y rendre. Sans doute par pur espoir de voir une amélioration quelconque un jour. Mis à part cela, j’ai d’autres nouvelles. En plus d’entretenir une conversation avec André Malraux, je parle également à Pia, que tu connais. Je ne sais pas si je t’en avais déjà informé. Depuis deux jours, il ne répond plus à mes lettres je suis désorienté. En effet ce n’est pas dans ses habitudes. Cela m’inquiète un peu. Mais je verrai bien. Nous sommes censés nous voir à Lyon le 1er mars. J’espère que rien ne m’empêchera d’y aller. Encore moins mon état de santé. J’ai en effet très hâte d’y aller. Cela fait longtemps que je ne m’y étais pas rendu.
Je vais pouvoir voir mes correspondants. Je t’en parlerai sans doute beaucoup lorsque nous nous retrouverons.
Tu me manques énormément. Je t’aime infiniment.
Ton mari qui t’aime.
Albert
***
Paris, 6 juin 1943
Ma Francine,
Je t’écris aujourd’hui depuis Paris. Je m’y trouve en voyage depuis maintenant une semaine.
Je suis arrivé le 1er juin dernier, et je loge à l’hôtel Aviatic. Il se trouve 105 rue de Vaugirard. Je me doute que cela ne doit pas te dire grand-chose. C’est un lieu très charmant qui te plairait à coup sûr comme il me plaît actuellement. Ce n’est pas tant l’architecture qui en fait un lieu charmant, mais surtout l’environnement ! C’est peut-être dû uniquement au fait que Paris m’a manqué. J’aimerais tant pouvoir t’y emmener avec moi. Je tâcherai d’y penser à ton retour. Avant mon départ, j’ai passé trois jours fort agréables à Valence et à Vienne en compagnie de Blanche Balain, une poétesse que tu connais.Le 2 juin, j’ai rencontré Jean-Paul Sartre. Oui, en effet. L’illustre Jean-Paul Sartre !
Nous nous sommes rencontrés au théâtre Sarah-Bernhardt.Nous sommes partis voir une de ses pièces intitulées Les Mouches. Cette pièce colle vraiment bien avec mes activités actuelles. Ce fut fort distrayant. Mais ce que j’ai préféré par-dessus tout furent mes discussions enrichissantes et mes rires partagés avec Monsieur Sartre. Comme tu as déjà pu le constater, je suis friand de discussions enrichissantes. Surtout depuis ton départ. En effet j’opère comme je peux pour m’offrir un minimum de divertissement pour combler le vide que ton départ a laissé.
Oh ma chérie ce ne sont pas des reproches ! Seulement des paroles en l’air pour te prouver combien je t’aime et tu me manques.
Et toi, comment vas-tu ? Les cours se passent toujours aussi bien ? En tout cas je l’espère et te souhaite tout le bonheur du monde.
Tu me manques énormément. Je t’aime infiniment.
Ton mari qui t’aime.
Albert
***
Le Panelier, 20 octobre 1943
Ma chère épouse,
Comment vas-tu ? J’espère que tout se passe bien, travail comme santé. Personnellement, j’ai de nombreuses nouvelles dont je dois t’informer. Te souviens-tu de la lettre que je t’ai écrite il y a un petit moment de cela maintenant dans laquelle je te parlais de mon état de santé ? Il me semble que je te l’avais envoyée le 23 février dernier.
Eh bien depuis la dernière lettre que je t’ai adressée, j’ai reçu une contre-indication de mon médecin qui m’informe que l’air du Panelier ne joue en rien sur ma santé. Voyez-vous cela ! J’en étais certain.
Quoi qu’il en soit, je pars du Panelier prochainement. Je vais m’installer à Paris. En effet j’ai obtenu un poste à la maison Gallimard. Je pense que cet emploi me satisfera amplement. Je pense m’y épanouir pleinement.
Je vais sans doute m’installer dans un hôtel pour commencer, puis plus tard me trouver un logement à moi. Je continue bien entendu à communiquer avec mes amis. Et avec toi également ! J’ai adressé dans une nouvelle lettre à Monsieur Gallimard lui-même mes manuscrits de Caligula et de Le Malentendu. J’espère qu’ils seront publiés eux aussi. Concernant le poste, je lui ai ensuite demandé si ce dernier dont son neveu m’avait parlé était toujours vacant et si je pouvais l’occuper. Il m’a donc très gentiment répondu que j’étais le bienvenu. Quelle joie !
C’est ainsi que débute ma nouvelle vie. Je n’apprécie pas vraiment le changement comme tu le sais, mais je vais m’y habituer. J’aime Paris. C’est une belle ville. Très historique. Mais elle est parfois très triste. Par « parfois » j’entends souvent et par « triste » je veux dire maussade. Mais Paris m’inspire. En ce moment je ne te cache pas que tu me manques plus que jamais depuis ton départ. J’ai hâte de te revoir. Je serais prêt à sauter dans le premier bateau pour l’Algérie et te rejoindre. Mes terres, ma femme, mon soleil, tout me manque. Tu me manques. Enfin, rien ne sert de s’apitoyer en retranscrivant mes larmes sous forme de phrases frénétiques sur ce papier à lettres afin de t’envoyer ma tristesse par bateau.
Je te souhaite tout le bonheur du monde. Tu me manques énormément. Je t’aime infiniment.
Ton mari qui t’aime
Albert
Texte 3 : Imaginer un chapitre inédit du roman Le Silence de la montagne – par Thès et Paris
Un loup dans la bergerie
Nous sommes le 12 août 1942. Teresa rejoint Emil dans leur repère secret, une cabane dans les arbres. Les deux amis l’ construite durant les vacances d’été. Elle était faite de bois et de cordes. Les deux enfants se rejoignaient ici tous les jours, afin de discuter et de prévoir leurs aventures prochaines. Cette cabane se situait dans un petit bois, derrière un ruisseau, non loin de la Guespy. La Guespy était une maison d’enfants qui accueillait les mineurs réfugiés. Les deux amis vivaient là-bas. Le lendemain, Madame Usach, la responsable de la Guespy, leur confia une mission : ils devaient apporter des paniers remplis de pots de confiture et de viennoiserie à Madame Oettly. Madame Oettly était l’hôte du Panelier, une imposante maison, à quelques kilomètres du village. Cette maison était assez isolée et ne recevait jamais de visites. Lorsqu’ils arrivèrent, ils remarquèrent un détail anormal : une petite voiture était garée dans la cour, et la porte était grande ouverte. De légers bourdonnements leur parvenaient, signes d’une agitation évidente. Teresa et Emil se regardèrent, stupéfaits. En effet le Panelier était une demeure calme.
« Qu’est-ce qu’il se passe ici ? demanda Teresa à Emil.
– Je n’en sais rien, mais je suppose qu’il y a un nouvel arrivant. Regarde ! Il y a une voiture ! répondit-il.
– C’est donc pour ça, les paniers de pots de confiture et les viennoiseries ! » s’exclama Teresa.
Alors que les deux enfants confiaient leur panier à Mme Oettly, ils aperçurent un homme se déplacer dans le couloir sombre et élégant. Ils froncèrent les sourcils, le jeune homme était un étranger. Il avait le teint mat et un air fatigué. Ses cernes et ses cheveux ébour témoignaient. Emil ls se retrouvèrent dans la salle de jeux commune de la Guespy. Ils s’assirent dans des fauteuils afin de débattre sur l’étrange évènement survenu quelques heures auparavant.
« Tu as vu cet homme ? questionna Teresa. C’est un étranger c’est sûr. Tu as remarqué son teint bronzé et sa mine épuisée ?
– Oui j’ai vu cela ! Cela n’est vraiment pas habituel, c’est très étrange… Mme Oettly ne reçoit jamais de visite en plus. Il va falloir le garder à l’œil !
– C’est sûr. Qui est-il ? Que fait-il ici ? Il va falloir enquêter… »
Les jours qui suivirent ces évènements furent mouvementés. Émile et Teresa se lancèrent alors dans une mission d’espionnage, afin d’obtenir des réponses à leurs questions. Alors que Teresa suivait en secret cet homme à longueur de journée afin d’espionner son quotidien, Émile, lui, essayait d’établir un contact plus direct, en croisant volontairement son chemin ou en lui parlant directement. À chaque fois, ils avaient le même stratagème. Le frère de Teresa les aidait parfois, en allant parler à cet homme, au marché ou devant l’école. Chaque soir, ils se retrouvaient pour mettre en commun leurs informations et en faire un bilan. Après avoir passé deux mois à l’espionner et le questionner, ils tirèrent une conclusion pour le moins hâtive. Ils allèrent à la rencontre de Mme Usach afin de lui faire part de leurs inquiétudes.
« Madame, madame ! Nous devons vous faire part de quelque chose ! s’exclama Teresa.- Je t’écoute, mon enfant, répondit Mme Usach.
– Il y a un homme ! Un étranger ! Un infiltré ! Il va tous nous dénoncer ! Il est de mèche avec le régime de Vichy ! dit Emil, affolé.
– Allons, allons, calmez-vous et expliquez-moi tout cela en détails, répondit Mme Usach en fronçant les sourcils d’inquiétude. »
Emil, Teresa et Mme Usach s’installèrent dans un salon privé afin de débattre sur cela. Les deux enfants lui expliquèrent qu’un homme s’appelant Albert Camus était arrivé il y a un peu plus de deux mois au Panelier. Cet homme vivait isolé du reste du village. De plus, il n’était pas d’ici : son teint et son accent en témoignaient. Ils avaient aussi des preuves plus concrètes, M. Camus se rendaient à peu près tous les quinze jours à Saint-Étienne. Ses allers et retours leur semblaient énormément suspects. Camus écrivait aussi des lettres très régulièrement. L’isolement, les allers-retours, les correspondances, tout cela était terriblement suspect en cette période délicate. Mme Usach les regarda et sourit : « Les enfants, bien que votre idée soit très noble, vous devriez aller parler avec cet homme pour avoir le cœur net sur vos accusations. »
Le lendemain, les deux camarades se rendirent au Panelier. Ils prirent leur courage à deux mains et toquèrent. Camus, encore en pyjama, leur ouvrit.
« Oui ? dit-il.- Bonjour, vous êtes bien l’homme du marché de la dernière fois ? dit Emil.
– Nous avons quelques questions à vous poser, compléta Teresa.
– Entrez donc, je vous écoute, répondit Camus. »
Tous les trois s’installèrent dans la cuisine et l’entretien commença. Albert Camus comprit l’inquiétude des enfants et se dit qu’il leur devait des explications :« Je me dois d’ôter vos craintes, bien qu’elles soient totalement justifiées. Je suis d’origine algérienne et je suis venu ici avec ma femme pour un bol d’air frais. Elle s’appelle Francine et c’est une professeure de piano. Elle a dû retourner à Oran en raison de ses obligations professionnelles. Je me suis donc retrouvé seul dans un lieu assez dépaysant. Cela explique mon isolement. Quant à mes voyages réguliers à Saint-Étienne, ce sont pour des raisons médicales. Je souffre de tuberculose, c’est pour cela que je suis ici et que je pars en ville régulièrement. Les médecins m’ont dit que l’air pur était le seul remède à cette atrocité qui m’handicape. Pour les correspondances, il s’agit de lettres destinées à mon épouse. Elle me manque beaucoup ; par conséquent je lui écris. Alors ne vous en faites pas, je ne suis pas un ennemi. Pour moi, le nazisme est comme une peste. J’ai écrit un livre qui portera ce titre. »Teresa et Emil se regardèrent, surpris, et s’excusèrent. Camus leur montra encore quelques documents et autres attestant qu’il était bien malade pour les rassurer et appuyer ses dires. Cela finit de les convaincre. Il les félicita tout de même pour leur perspicacité et leurs compétences d’analyse et de déduction. Il leur dit qu’il était journaliste, et par conséquent, qu’il savait de quoi il parlait.
Par la suite les enfants se lièrent d’amitié avec Camus. Les deux compagnons allaient toutes les semaines raconter leurs aventures quotidiennes à Camus qui les consignait dans des carnets. C’était devenu une habitude, Camus organisait un goûter et les trois complices discutaient et riaient ensemble. Albert leur lisait souvent des passages de ses livres et autres textes qu’il rédigeait. Les enfants, passionnés, l’écoutaient avec admiration. C’est comme cela que leur enquête se termina et qu’une belle amitié débuta.