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Quand Camus meurt dans un accident d’automobile, le 4 janvier 1960, il a sur lui une sacoche contenant le manuscrit du roman auquel il se consacre presque entièrement depuis plusieurs mois. Le Premier Homme, pourtant, ne sera publié qu’en 1994, le temps que la voix de Camus soit redevenue audible après les déchirements de la guerre d’Algérie, et qu’un déchiffrement minutieux du manuscrit ait été effectué par sa fille, Catherine. Camus parle beaucoup de son roman dans sa correspondance et dans ses Carnets, où on peut en suivre la genèse à partir de 1953. Il envisageait une grande fresque – un peu dans le genre de Guerre et paix de Tolstoï – où son personnage, Jacques Cormery, aurait traversé les événements majeurs de la première moitié du XXe siècle ; il n’a eu le temps d’en écrire qu’une petite partie, puisque le protagoniste est encore adolescent quand s’interrompt le manuscrit ; pour le reste, nous en sommes réduits à des conjectures, appuyées sur les notes et les documents d’un abondant dossier préparatoire. Tel que nous l’avons, le roman s’organise en deux parties. La première, très retravaillée, « Recherche du père », insère les souvenirs d’enfance du protagoniste dans les aléas d’une quête qu’il mène en France et en Algérie, en 1953, pour savoir un peu mieux qui était son père, mort sur le front de la Marne en 1914, alors que lui-même n’avait que quelques mois. La seconde partie, « Le fils ou le premier homme », moins travaillée, juxtapose un chapitre de souvenirs d’enfance croqués sur le vif et un chapitre de méditation lyrique sur le mystérieux devenir d’un enfant qui grandit ainsi sans père. Camus a la certitude qu’il entame là une nouvelle phase de son œuvre, plus libre sur le plan artistique parce que moins dépendante d’une démarche philosophique que les romans précédents – L’Étranger dans le cycle de l’absurde, La Peste dans celui de la révolte, même si on peut rattacher Le Premier Homme à ce troisième cycle dont il parle parfois comme étant celui de l’amour. N’écrit-il pas : « En somme, je vais parler de ceux que j’aimais. Et de cela seulement. Joie profonde. » ? Et, de fait, le roman est nourri de son expérience personnelle, Jacques Cormery étant à l’évidence son alter ego. Le Premier Homme a toute la saveur d’une merveilleuse autobiographie : sensations, affects, visages, lieux, atmosphères sont rendus dans une immédiateté extraordinaire ; les jeux éperdus sur la plage ou dans le vent, la présence tutélaire d’un vieil instituteur, la sévérité de la grand-mère, la complicité avec l’oncle chasseur, l’austérité de la vie chez les pauvres, la tendresse silencieuse de la mère, les terreurs de l’enfant, ses désespoirs et ses joies, tout cela est rendu avec la vibration du vécu, au point que quantité de gens se sont retrouvés dans cet enfant, même s’ils n’ont pas été pieds-noirs, pauvres, orphelins ou bons élèves. Mais Camus, quoi qu’on en dise, n’a pas voulu écrire son autobiographie. Il parle toujours de son « roman », et cette transformation du réel en fiction lui confère une double dimension, politique et symbolique, que l’écriture autobiographique aurait difficilement pu assumer. À travers la quête de Jacques Cormery, se déploie l’histoire de l’Algérie depuis l’arrivée des Européens : de 1953, où la guerre est déjà dans les rues d’Alger, avec les bombes et les parachutistes, en remontant jusqu’en 1848, à l’arrivée des premiers colons, migrants de la misère, dont le père et la mère de Jacques ont prolongé le sort de victimes de l’Histoire, et même jusqu’en 1830, aux débuts militaires d’une colonisation, dont tout annonce, dans les années 1950, qu’elle va s’achever dans l’éviction des Blancs d’Algérie. En écrivant Le Premier Homme, Camus plaide pour le droit de ceux-ci à rester sur la terre où ils sont nés, mais dans un tout autre rapport avec la communauté arabe ; « deux peuples sur une même terre », le roman reprend à sa manière la position qu’il avait défendue dans Chroniques algériennes (1958). En choisissant ce titre, Camus souligne également la dimension symbolique du roman. Certes, le « premier homme », c’est l’orphelin qui doit grandir sans père et se forger ses propres repères ; c’est aussi l’exilé qui doit inventer une nouvelle vie ; et c’est tout homme qui doit apprendre à vivre, se mettre au monde tout au long de sa vie, en sachant qu’il restera toujours « obscur à soi-même ». Le Premier Homme, enfin, témoigne de la maîtrise d’un écrivain qui sait désormais manier tous les registres et tous les styles ; ce devait être – c’est – la grande œuvre de la maturité de Camus.

Agnès SPIQUEL

Quelques éléments bibliographiques:  Le Premier Homme , études réunies par Christian Morzewski, Roman 20/50, n° 27, juin 1999.  Le Premier Homme en perspective , textes réunis et présentés par Raymond Gay-Crosier, La Revue des Lettres modernes, Série Albert Camus n° 20, Lettres modernes Minard, Paris-Caen, 2004.  Jean Sarocchi, Le Dernier Camus ou Le Premier Homme , Nizet, 1995.  Maurice Weyembergh, Albert Camus ou la Mémoire des origines, Bruxelles, De Boeck, coll. « Point philosophique », 1997.

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La Mort heureuse   (1971)

(écrit en 1937-38, publication différée pour récriture)

C’est le premier roman abouti de Camus. Cependant, la version publiée en 1971, dans le premier Cahiers A. Camus, fut établie et éditée à partir de la dactylographie ultime du texte, confiée par l’écrivain, en 1937-38, à Christiane Galindo, à laquelle il fut lié durant cette période. Faute des connaissances disponibles actuellement, c’est notamment le rapport de ce roman à L’Etranger qui fut alors souligné. Mais on aurait tort d’ignorer les « reflets » idéologiques de la période 1936-1938, en lien notamment avec la pensée marxiste, et la crise de conscience de Camus, que cette fiction transmet.

L’œuvre se présente en deux parties, « Mort naturelle » et « La mort consciente », chacune dotée de cinq parties. Le personnage principal, Patrice Mersault, désigné par un « il », marque d’une distanciation voulue avec l’écrivain, est omniprésent : il initie l’action et distribue les rôles à des comparses, féminins ou masculins, qui  passent et lui servent de faire valoir. La part d’autobiographie est prépondérante, nourrie des rédactions romanesques antérieures non abouties, et dont ne demeurent que des traces partielles, dont les plus connues le sont sous les  titres provisoires de « Louis Rainjard » ou « Le Quartier pauvre ». De toute évidence, Camus s’essaie à l’écriture et à la composition romanesques. Il multiplie les tentatives de fiction pour se délivrer d’un passé lourd qui l’obsède et barre sa toute jeune existence, marquée par la pauvreté, la tuberculose, et un milieu familial qu’il n’arrive pas encore à prendre en charge. Le basculement se fera un an plus tard, en 1939, aidé par l’expérience de journaliste à Alger Républicain, par la prise de conscience des vies broyées par la misère, la ségrégation sociale,  l’iniquité économique, les disgrâces de la nature.

L’intérêt de ce roman de jeunesse est, on le comprend, ailleurs que dans ses balbutiements et sa recherche de repères. Repères pour cadrer une vie en difficulté d’être, aiguisée par une rupture avec sa première femme, Simone Hié. Repères pour définir une esthétique du roman qui ne viendra que quelques années plus tard, en 1943, et esquissée dans l’article « L’intelligence et l’échafaud ». Repères pour une écriture romanesque qui mettra du temps à être précisée, mais dont les prémisses sont perceptibles dès 1937. La prégnance du symbolisme méditerranéen s’y laisse déjà percevoir, autant par les descriptions des paysages, que par les relations avec la mer: D’autres symbolismes propres à l’écrivain éclosent .Celui de la révolte et de ses limites. Une vie enlevée se rachète par une autre vie donnée. La maladie de Mersault survient au sortir de l’assassinat de Zagreus. Celui d’une nature duelle, complice et  fatale. Après le bain nocturne s’annonce comme dans L’Étranger le tragique qui suivra : à cause d’un courant glacé inattendu; cette mer apparaît comme une terre redoutable que le nageur « laboure » en « fendant les eaux ». Et déjà aussi, la force de l’absurde : « Le monde ne dit jamais qu’une seule chose. Et dans cette vérité patiente qui va de l’étoile à l’étoile, se fonde une liberté qui nous délie de nous-mêmes et des autres ».

Relater la genèse de ce roman met en lumière les particularités de l’invention et de la création romanesques propres à Camus.

A l’époque, ce sont des références étroites à Stendhal d’abord. Cultiver les petits faits vrais, les fameux « pilotis » du romancier qui font adhérer la fiction au réel. Pour commencer, Patrice Mersault doit probablement son patronyme à Marsault, greffier fréquemment évoqué dans la relation journalistique de reconstitution d’actes criminels. Puis, l’évolution du personnage central, tenté d’abord par le suicide pour sortir d’une vie insupportable, qui devient meurtrier de son bienfaiteur, Zagreus. On trouve à l’origine de cette évolution l’écho d’une affaire crapuleuse qui avait secoué la ville d’Alger fin septembre 1937. L’Echo d’Alger du 26 septembre 1937 titrait ainsi la relation de l’assassinat d’une vieille dame par l’enfant qu’elle avait élevé.

« RUE DE LA LIBERTE, UN GARCON DE DIX-HUIT ANS, ASSOMME SA BIENFAITRICE

Je voulais la dévaliser, je ne voulais pas la tuer, -j’avais le vivre et le couvert. Mais je voulais pouvoir  m’amuser »

Côté psychologie du personnage, on relève, en dépit d’un environnement social de quartier pauvre, des attitudes et un comportement proches du dilettantisme et d’une volonté de paraître rappelant le tropisme barrésien pour le culte du moi. Tropisme dont le romancier, devenu journaliste, allait se purger, par la découverte de la pesanteur du réel et des drames des milieux sociaux plongés dans la crise économique et sociale de l’avant guerre.

La publication du roman fut d’abord ajournée, en raison des critiques du maître Jean Grenier. Camus projetait de le « réécrire ». Mais en février 1939, il découvrit, en lisant la N.R.F, une étude sur une fiction, intitulée  La Mort jeune, d’un certain Jean Merrien, qui n’était autre que le frère de son ami Claude de Fréminville. Les thèmes et la perspective du roman en cause (publié chez Gallimard le 26 juillet 1938) rappelaient étrangement celui que Camus voulait « récrire » : un jeune étudiant est condamné par un sarcome qui ne lui laisse que trois mois de sursis et une vie à réorganiser immédiatement en fonction de la nouvelle et seule échéance. On relève alors à la même date, la note C1, 145 des Carnets I, « Des vies que la mort ne surprend pas. Qui se sont arrangées pour. Qui en ont tenu compte ».

Après, d’autres thématiques s’imposeront. Ainsi, La Mort heureuse, fut remisé définitivement, faute de temps pour le « réécrire », et surtout, en raison d’une technique romanesque nouvelle à expérimenter, et d’une évolution radicale de la pensée de l’auteur. Ce que Camus a reconnu dans une correspondance adressée à Francine Faure, intervenue entre février et juillet 1938 :

« J’ai travaillé sans arrêt et écrit (je peux vous l’assurer n’est-ce pas ?) tout un roman que j’ai terminé depuis peu. […]Seulement, tout cela a été écrit dans l’exaspération, porté des heures durant pour être écrit le soir seulement. Alors, malgré les compliments d’usage qu’on m’en a fait (Grenier, Heurgon), il ressort de ce qu’ils disent quelque chose de clair : c’est un échec. Trop haletant pour être artistique […] ».

Hélène RUFAT et André ABBOU

BIBLIOGRAPHIE

Camus, Albert : La mort heureuse, Préface et notes établies par Jean Sarocchi, coll. Cahiers Albert Camus, Gallimard, 1971 .Le texte a été réédité en poche, dans la collection Folio, en 2010.

Camus, Albert, Œuvres complètes, Tome I, p. 1105-1204, Texte établi, présenté et annoté par André Abbou, Gallimard, 2006

Lévi-Valensi, Jacqueline : Albert Camus, ou, La naissance d’un romancier: 1930-1942, Gallimard, 2006

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La Postérité du soleil (1965)

L’amitié entre Char et Camus se concrétisa de manière tout à fait originale dans la création de cet ouvrage publié après la mort de Camus. Il s’origine dans l’amour d’une terre, le Luberon à laquelle sont attachés les deux hommes. René Char commente ainsi la genèse de ce livre : « La Postérité du soleil naquit de la rencontre d’une jeune photographe, Henriette Grindat, du plaisir que Camus prenait de plus en plus à parcourir ce pays, et de mon désir […] d’obtenir des images, des portraits, des paysages du Vaucluse qui différeraient des photographies cartes postales […] » En 1952, trente photos sont choisies et illustrées par Camus à travers des poèmes en prose. Marqué par la poésie de Char qu’il admire profondément, il utilise l’aphorisme et cultive le tutoiement dans une forme parfois impérative :« Le matin est radieux ; la lumière pique. Renonce à ta visite. Ils peuvent attendre, et non ta joie. » On observe dans l’ensemble une brièveté syntaxique, des phrases courtes relevant davantage de l’asyndète. L’ensemble dégage une impression de vitesse, de fulgurance. Les manuscrits révèlent qu’au moment de l’édition -dévolue à Char par la force des choses- le poète n’hésitera pas à corriger légèrement tel ou tel fragment. Les thèmes sont ceux de l’imaginaire camusien : ferveur de l’instant, tension entre les forces contraires, nostalgie des origines : « Le Premier amour t’attend à la fin des jours ».
Ce beau livre, désormais dans la Pléiade (tome IV), commence par un poème de Char, De moment en moment, et se clôt par l’un des rares textes que le poète ait consacrés à son ami Camus, Naissance et jour levant d’une amitié.

Anne Prouteau

La Postérité du soleil, Genève, Edwin Engelberts, Editions de l’Aire, 1965.
La Postérité du soleil, Œuvres complètes, tome IV, Gallimard, Coll « Bibliothèque de la Pléiade », 2008.
Albert Camus, René Char, Correspondances 1946-1959, édition établie, présentée et annotée par Franck Planeille, Gallimard, 2007.
Anne Prouteau, Notice « La Postérité du soleil » in Dictionnaire Albert Camus, sous la direction de JY Guérin, Laffont, 2009, p.707.

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À deux reprises, Camus avait réuni en volume ceux de ses articles qu’il jugeait significatifs d’une époque : ActuellesChroniques 1944-1948 en 1950Actuelles IIChroniques 1948-1953 en 1953. C’était également pour lui le moyen de faire ressortir l’unité de sa pensée, de ses convictions et des valeurs au nom desquels il se battait. En 1958, alors que ce qu’on appelle encore « les événements d ‘Algérie » prend une tournure de plus en plus dramatique avec la radicalisation des actions des indépendantistes, et la systématisation du recours à la torture par l’armée française, il décide de rassembler ses textes concernant l’Algérie, depuis les débuts de sa carrière en 1939 à Alger républicain jusqu’au présent. Actuelles III couvre donc un temps plus long que les deux premiers et délimite un domaine particulier, que Camus souligne encore en faisant passer le sous-titre en titre, au point que le volume est couramment désigné par le seul nom de Chroniques algériennes. L’enjeu est crucial pour Camus, dont les positions sur l’Algérie sont devenues inaudibles pour beaucoup : il condamne le système colonial mais ne prend pas parti pour l’indépendance de l’Algérie, prônant une fédération des deux communautés – arabe et européenne – reliée à la France. Surtout, il condamne la violence dans les deux camps, ne prenant de parti que celui des civils terrorisés. Il a pu mesurer, entre autres quand il a reçu le prix Nobel en décembre 1957, quelle intensité de haine déchaîne cette position, dont il veut pourtant témoigner une dernière fois publiquement, par un livre, qui permet davantage la réflexion qu’une déclaration ou un article. Dans les toutes premières semaines de 1958, il construit soigneusement son recueil : les textes et articles de 1939, de 1945, de 1955 et de 1956 sont encadrés par un « Avant-propos » et par une section conclusive « Algérie 1958 » qui portent sur la situation présente et proposent des perspectives d’avenir. À l’ensemble Camus ajoute in extremis une note liminaire sur les événements du 13 mai 1958 qui, avec l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle, lui paraissent entrouvrir un espoir. Ainsi constitué, l’ensemble montre la cohérence des positions de Camus : attaques contre un système colonial, source d’injustices monstrueuses (« Misère de la Kabylie ») ; constat accablant des dénis de justice qui entraînent une désaffection massive des populations par rapport à la France, et constat non moins accablant de l’indifférence de l’opinion en métropole (« Crise en Algérie ») ; dénonciation de la démission de la France face à l’aggravation de la situation en Algérie (« L’Algérie déchirée ») ; plaidoyer pour que l’on épargne les civils (« Appel pour une trêve civile en Algérie ») ; rappel que paix et justice sont intimement liées et qu’elles impliquent qu’on entende « les raisons de l’adversaire » ; appuis sur les « libéraux » présents en Algérie et qui défendent des positions proches des siennes (« Lettre à un militant algérien » et « L’affaire Maisonseul »). Réponse à ses détracteurs, le volume se veut avant tout témoignage sur les origines du drame algérien, par quelqu’un qui le vit de l’intérieur ; il est aussi une dénonciation de la classe politique et des intellectuels français. Le propos ne pouvait que choquer : à sa parution, le volume a été critiqué ou passé sous silence. De nos jours, il est essentiel pour bien saisir la manière dont Camus pense son temps, et dont il lie intimement politique et éthique. Avec d’autres volumes où sont réunis ses articles, Actuelles III. Chroniques algériennes permet de saisir les diverses facettes de son écriture en tant que journaliste, penseur, moraliste. Enfin, même si la situation qui lui a donné naissance n’est plus d’actualité, il fournit des outils pour penser le monde d’aujourd’hui et inventer de nouveaux « vivre ensemble ».

Agnès SPIQUEL

Quelques éléments bibliographiques  Albert Camus, Réflexions sur le terrorisme, textes choisis et introduits par Jacqueline Lévi-Valensi, commentés par Antoine Garapon et Denis Salas, éd. Nicolas Philippe, 2002.  Christiane Chaulet-Achour, Albert Camus et l’Algérie, Alger, éditions Barzakh, 2004.  Albert Camus et les écritures algériennes. Quelles traces ? Les Rencontres méditerranéennes Albert Camus, 2004.

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Dès 1952, Camus avait établi le sommaire d’un recueil de nouvelles sous le titre « nouvelles de l’exil » ; il y travaille de façon discontinue entre 1952 et 1956, utilisant divers souvenirs (enfance algérienne, voyages en Algérie, au Brésil) pour exposer sous forme d’allégories ses déchirements nés de l’actualité, de la politique et de sa situation au sein du monde intellectuel. C’est ainsi que « La Femme adultère » met en scène dans le sud algérien l’expérience de la déréliction face à la découverte de l’infini. « Le Renégat » ironise cruellement sur le besoin d’asservissement à une cause, « Les Muets » situent dans le décor de Belcourt un drame social, « L’Hôte » figure la contradiction mortelle de Camus face à la guerre d’Algérie, déchiré par sa compréhension des deux camps antagonistes, « Jonas ou l’artiste au travail » illustre le sentiment d’étouffement de Camus au sein du monde intellectuel, et « La Pierre qui pousse » situe au Brésil son désir d’inventer une attitude libératrice. Le recours à l’allégorie, s’il permet à Camus d’exorciser quelque peu ses hantises, le conduit aussi à un degré d’invention poétique peut-être inégalé dans son œuvre, dont il appartient au lecteur attentif de mesurer l’ampleur.
L’univocité d’un tel recueil n’est en effet qu’apparente. Depuis sa description d’Oran, on sait que Camus est hanté par l’idée que le monde est pour l’homme une prison, dans la mesure où il éprouve l’appel d’un absolu de toute façon inaccessible. L’exil est ainsi le dénominateur commun de ces nouvelles, qui décrivent toutes un processus d’enfermement dans un espace progressivement rétréci : Janine, la femme adultère, que l’autocar aux vitres aveuglées par le vent de sable, échoue dans une chambre d’hôtel dans un village cerné de murailles ; le renégat devient l’esclave prisonnier d’une ville interdite, l’instituteur est prisonnier de son école entourée par la neige, Jonas, au sein de son appartement, finit par s’isoler dans une soupente obscure, etc. Dans le même temps, chacun des personnages s’éprouve lui-même comme prisonnier de son corps et de sa vie, comme d’une pesanteur physique qui traduirait la perte des élans de la jeunesse. Chaque récit constitue donc le moment d’une prise de conscience de cet enfermement, et le réveil d’un désir d’ailleurs, qu’il s’agisse du désert ou de la mer, d’un lieu à la fois connu et perdu dont les héros se découvrent définitivement exilés.
Cependant, s’ils dessinent la même situation, ces récits semblent – sans qu’on ait d’indications de Camus sur ce point – s’organiser selon une progression grâce à laquelle une issue se propose. Si l’exil de Janine et du renégat semble sans remède, c’est peut-être qu’ils placent trop leur idéal sur un plan absolu. Ce que proposent les nouvelles suivantes, c’est l’ébauche de gestes de communication, de partage, entre le héros et certains protagonistes : Janine ne peut pas communiquer avec les Arabes, dont elle n’a jamais songé à apprendre la langue, et le renégat, symboliquement, a la langue arrachée. Mais dans « Les Muets », c’est le partage d’un repas qui sert de premier échange, et dans « L’Hôte », l’instituteur, lui, est en mesure de parler avec son prisonnier. Mais il faut attendre la dernière nouvelle pour voir le héros ajouter le geste à la parole, et prendre sa part du fardeau d’un ami, pour sortir de sa solitude existentielle, en réintégrant la communauté des hommes souffrants.
Le sens de ce recueil est double. D’un côté, il se présente comme de nouvelles variations sur le thème ancien de l’Absurde, les personnages apparaissant comme des frères et sœurs de Rieux et Tarrou qui, dans Oran cernée par la peste, nageaient sous la nuit étoilée. D’un autre côté, écrit à l’époque où la division entre la France et l’Algérie devenait déchirante pour Camus, ce recueil peut se lire comme une tentative de dépasser ses contradictions : si Janine est coupable d’avoir vécue au milieu des Arabes sans prendre conscience de leur existence, l’instituteur, lui, est capable de les traiter comme des égaux ; mais cette proximité n’abolit pas l’antagonisme entre les deux communautés, et lui-même s’avère incapable d’en choisir une. C’est donc l’ingénieur D’Arrast, dans « La Pierre qui pousse », qui réalise ce rêve de dépassement : étranger sur la terre brésilienne, il n’y parle pas le portugais, la langue des colons, ni la sienne, et c’est dans une langue neutre, l’espagnol, qu’il peut choisir le camp des indigènes, et se faire accepter par eux. Cette nouvelle, qui clôt le recueil, est la seule qui présente une fin optimiste. Mais précisément c’est la seule qui n’ait pas la France ni l’Afrique comme cadre. Pour sortir de son impasse, Camus s’invente une utopie qui le ramène à ses origines maternelles.  »Le Premier Homme » n’est pas loin.
Pierre MASSON
Bibliographie : Fitch (Brian T.) et Gay-Crosier (Raymond) éd., Camus nouvelliste : « L’Exil et le Royaume » Albert Camus 6, Lettres Modernes, 1973.

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Réflexions sur la guillotine (1957)

Cet essai contre la peine de mort a été publié en 1957 dans la Nouvelle Revue Française avant de l’être, aux côtés de deux études d’Arthur Koestler et de Jean Bloch-Michel, dans un livre intitulé Réflexions sur la peine capitale. Très tôt, Camus a été sensible à la question de la peine de mort et de l’exécution par la guillotine. Son œuvre littéraire en parle à diverses reprises dans L’Envers et l’Endroit, L’Étranger ou encore La Peste. Au début du présent essai, Camus rappelle l’une des rares anecdotes qu’il connaît au sujet de son père qui, ayant assisté à une exécution publique, en revient complètement bouleversé. Cette anecdote se retrouve dans Le Premier Homme. Camus se fixe pour objectif de démystifier la peine de mort, en dévoilant la réalité crue au-delà des clichés et des formules journalistiques. Il passe d’abord en revue les arguments classiques en faveur de la peine de mort que Victor Hugo avait combattus en son temps dans sa célèbre préface au Journal d’un condamné à mort. Puis il développe sa signification à l’époque contemporaine marquée par la désacralisation de la société et le renforcement de la toute puissance de l’État.
À ceux qui soulignent le caractère dissuasif de la peine de mort, Camus répond que la société elle-même n’y croit pas puisqu’elle a rendu quasi secrètes les exécutions qui avaient lieu autrefois sur la place publique; que les statistiques n’ont jamais constaté une augmentation de la criminalité dans les pays abolitionnistes ; qu’on ne tient pas compte de la psychologie du meurtrier plus poussé par la passion ou l’instinct de mort que freiné par une loi. « Il craindra la mort après le jugement et non avant le crime » (Folio, p. 158).
Camus voit avant tout dans la condamnation à mort la persistance de la vieille loi du talion sous ses deux aspects. Elle est d’une part la réalisation d’une vengeance qui est un sentiment de l’ordre de la nature et de l’instinct alors que la loi devrait corriger cette nature. D’autre part elle réalise un équilibre qui s’avère faux : la justice applique une « arithmétique grossière » et l’État, jamais innocent, responsable de politiques sociales criminogènes, commet « le plus prémédité des meurtres » (p. 165-166).
Partisans de la peine de mort et abolitionnistes sont d’accord sur un point : l’élimination définitive du criminel. Or, rappelle Camus, ce jugement absolu, sans possibilité de retour en arrière, dépend beaucoup de l’air du temps, des différents protagonistes au procès, en un mot du hasard, et qu’il n’est pas rare qu’on exécute des innocents injustement condamnés. Aussi prône-t-il une justice « modeste » qui « se sait infirme », faisant sa part à la compassion qui « n’exclut pas le châtiment » mais « suspend la condamnation ultime » (p. 182-183).
La peine capitale brise la solidarité qui nous lie tous face à la mort : elle est une peine d’essence religieuse mais, pour un croyant, elle confie à Dieu seul le soin du jugement définitif. Or la société dans laquelle nous vivons n’a plus de fondement religieux. L’État en exerçant le droit de mort – et le XXe siècle est éloquent à cet égard – se prétend au-dessus de l’individu. L’abolition remettrait l’État à sa place qui ne peut être que seconde après l’individu. Comme il l’avait déjà envisagé dans Ni victimes ni bourreaux, Camus propose de contraindre l’État à cette interdiction en ayant recours à la loi internationale, ici un code européen. C’est l’une des originalités de Camus d’avoir souligné la nécessaire corrélation entre l’État de droit et la suppression de la peine de mort et d’avoir réclamé des dispositions au niveau international.

Philippe Vanney

Élément bibliographiques : Ève Morisi, Albert Camus contre la peine de mort, Gallimard, 2011; Denis Salas, « Réflexions sur la guillotine », Dictionnaire Albert Camus, Jeanyves Guérin édit., Laffont, 2009, p. 759-762 ; R. Grenier, Albert Camus. Soleil et ombre, Gallimard, coll. Folio, 1987, p. 331-337.

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La Chute (1956) aurait figuré dans le recueil de L’Exil et le royaume si elle n’avait pris une ampleur et une importance qui décidèrent Camus à la publier comme un récit autonome. Le point de départ de l’ouvrage se trouve dans la querelle qui, à partir de 1952, opposa Camus à la revue Les Temps modernes et aux existentialistes. « Temps modernes. Ils admettent le péché et refusent la grâce », « Leur seule excuse est dans la terrible époque. Quelque chose en eux, pour finir, aspire à la servitude », lit-on dans ses Carnets. « Existentialisme. Quand ils s’accusent on peut être sûr que c’est presque toujours pour accabler les autres. Des juges pénitents », note-t-il encore en décembre 1954. Le court voyage qu’il a effectué deux mois plus tôt en Hollande fournira son cadre au récit. Mais la grave dépression qui a conduit son épouse Francine au bord du suicide va infléchir son inspiration. Lui qui connaît depuis quelques années, fût-ce à son corps défendant, une renommée publique et mondaine où s’égare son naturel, et qui multiplie au détriment de son foyer les conquêtes féminines, doute parfois de lui quand il se regarde dans un miroir. Ainsi la figure de Jean-Baptiste Clamence, le héros de La Chute, devra-t-elle à la fois aux ennemis de Camus et à Camus lui-même. On trouve jusque dans le goût de Clamence pour les stades de football ou pour les paysages grecs, lieux d’innocence, des traits autobiographiques. Le récit devait d’abord s’intituler « Un héros de notre temps », expression qui eût renvoyé à la « terrible époque », puis « Le Pilori », enfin « Le Cri ». Le titre définitif réfère à la chute qu’a faite dans les eaux glacées de la Seine la jeune femme que Clamence n’a pas eu le courage de sauver, plus généralement à la déchéance de ce héros qui s’était lui-même placé sur un piédestal, peut-être aussi à la Chute relatée dans le Genèse : les références ou allusions de Clamence à la Bible autorisent cette lecture. Le récit se divise en six séquences (non numérotées par Camus) correspondant à cinq journées (la quatrième et la cinquième séquences couvrent la quatrième journée). Jean-Baptiste Clamence, qui s’est choisi un prénom et un nom d’emprunt symboliques (figure de prophète, vox clamans in deserto), noue conversation, dans un bar louche d’Amsterdam, avec un touriste dont le lecteur devinera l’aspect physique et les rares interventions à travers les paroles de Clamence lui-même. Celui-ci est un avocat (un « bavard », dirait-on en argot) qui s’est enivré de ses succès et de son pouvoir de séduction jusqu’au jour où sa lâcheté l’a retenu de secourir une de ces victimes qu’il s’enorgueillissait de défendre dans l’exercice de ses fonctions. Remontant plus haut dans son passé, il avoue avoir aussi laissé mourir, en lui volant sa ration d’eau, un de ses compagnons de captivité. Après l’avoir promené le long des canaux d’Amsterdam, qu’il a choisis pour théâtre de son indignité parce qu’ils reproduisent les cercles concentriques de l’Enfer de Dante, puis à proximité des décombres du quartier juif de la ville, où se sont perpétrées les pires turpitudes de la guerre, sur les eaux du Zuyderzee enfin, dont l’horizon incertain évoque par contraste la lumière et la simplicité grecques, Clamence finit par recevoir son compagnon dans sa chambre où il a mis au placard Les Juges intègres, panneau volé du tableau de Van Eyck, L’Agneau mystique. Ainsi a-t-il chance d’expier, en étant condamné pour recel, d’autres crimes autrement noirs, demeurés impunis. Mais l’ « autre » n’est pas un policier : il exerce, comme Clamence, la profession d’avocat. « Monologue dramatique » et « dialogue implicite », selon Camus, La Chute donne le vertige parce qu’on y est d’un bout à l’autre prisonnier de la parole de Clamence, sans savoir s’il récite son passé ou s’il mystifie son interlocuteur. Au vrai, quelle preuve avons-nous qu’il s’adresse à quelqu’un ? On ne trahit ni la lettre ni l’esprit du récit si on suppose que, enfermé dans sa solitude, il se contente d’imaginer le discours qu’il tiendrait s’il croisait un compagnon de fortune qui lui servirait de miroir. Au moins est-on sûr que son repentir n’est pas sincère : « juge-pénitent », Clamence ne confesse ses fautes que pour mieux persuader qu’elles sont celles de l’humanité entière. S’il est vrai que le héros a hérité quelques traits de l’écrivain, le sens politique du récit n’est pas ambigu. Sont visés ceux qui, en désespérant des valeurs de la liberté et de la dignité humaines, font le lit des régimes totalitaires. Brillant jusqu’à la virtuosité, riche en références culturelles, nourri d’effets poétiques et rhétoriques, le style de La Chute est aux antipodes des vertus que la critique avait reconnues à L’Etranger ou à La Peste. Rien d’étonnant si on admet que Camus y fait parler son masque ou ses ennemis. D’où le qualificatif d’ « ironique » souvent appliqué au récit, sans qu’on sache si l’ironie est celle du personnage, qui se moquerait de lui-même, de son interlocuteur et peut-être du lecteur, ou celle de Camus, qui mettrait à distance son image personnelle, ou son héros, ou encore sa propre écriture. Que, dans Le Premier Homme, dont le titre renvoie à la période de la Genèse qui précède la Chute, il accentue et renouvelle les qualités de simplicité qui avaient fait la marque de ses premières œuvres, tend à prouver que La Chute est, à l’intérieur du cycle de l’amour, commencé en 1953, un intermède grinçant où il prend congé à la fois de l’esprit de polémique et de l’envers de sa personnalité.

Pierre-Louis Rey

Bibliographie : Albert Camus. 3. Sur La Chute , Revue des Lettres modernes, Série Albert Camus, dirigée par Brian T. Fitch, Minard, 1970. Phan Thi Ngoc-Mai, Pierre Nguyen Van-Huy avec la collaboration de Jean-René Peltier, La Chute de Camus. Le dernier testament, « Langages », La Baconnière, Neuchâtel, 1974. Albert Camus. 15. Textes, intertextes, contextes autour de « La Chute », Revue des Lettres modernes, série Albert Camus, dirigée par Raymond Gay-Crosier, Minard, 1993. Jacqueline Lévi-Valensi, La Chute d’Albert Camus, coll. « Foliothèque », Gallimard, 1996. Pierre-Louis Rey, La Chute . Camus, coll. « Profil d’une œuvre », Hatier, 1971 ; édition augmentée, 1997.

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Publié chez Gallimard en 1954, L’Eté est un recueil de huit textes dont la composition s’est égrenée depuis les lendemains de la publication de Noces (Charlot, Alger, 1939). C’est bien dans le prolongement deNoces que le « Prière d’insérer » situe ce nouveau recueil. « La seule évolution que l’on puisse y trouver est celle que suit normalement un homme entre vingt-cinq et quarante ans », écrit Camus. On le dira en effet volontiers de « Le Minotaure ou la halte d’Oran », qui fait pendant à « L’Eté à Alger » de Noces et dont les impressions, parfois pittoresques, mais souvent peu engageantes sur cette ville de l’ennui, sont une préparation à La Peste. Quand le texte parut pour la première fois en 1946, Camus se crut obligé de l’assortir d’un mot d’excuse à l’égard des Oranais… « Les Amandiers » datent du début de la guerre et « Prométhée aux enfers » de 1946. La réflexion s’y fait grave sur le délitement du monde moderne et la nécessité de combattre les souffrances et l’injustice. « Petit guide pour des villes sans passé » réconcilie Alger et Oran ; les deux villes témoignent de la beauté de la « race » des Européens (et surtout des Européennes) d’Algérie. Composé en 1948 et dédié à René Char, « L’Exil d’Hélène » exprime une nostalgie de la Beauté, qui a déserté la civilisation occidentale. Et c’est la vanité de ses contemporains que Camus dénonce en 1950 dans « L’Enigme » ; peut-être la résurgence de sa maladie a-t-elle contribué à assombrir cette fois le pessimisme de son texte. « Retour à Tipasa » se lira en miroir avec « Noces à Tipasa » ; mais cette belle journée où Camus se sent renaître ne témoigne plus de la fraîche innocence qui illuminait l’essai de Noces ; au moins, en cette année 1953 censée inaugurer un nouveau cycle dans son œuvre, s’impose plus que jamais à lui l’exigence de l’amour. « La Mer au plus près », qui clôture le recueil, est une sorte de poème en prose sur un sujet cher au cœur de Camus ; mais tandis que dans Noces, les rivages de Tipasa invitaient au séjour, les océans qu’il évoque ici appellent au départ, comme en écho au Bateau ivre de Rimbaud. L’Eté offre-t-il au lecteur de nouvelles « noces » ? Quoi qu’en dise Camus, le temps a fait plus qu’augmenter le nombre des années. La beauté et l’innocence qui semblaient, avant la guerre, offerts à qui voulait leur offrir ses sens, apparaissent plutôt désormais comme des biens qu’il faut savoir conquérir.

  Pierre-Louis Rey
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Actuelles II (1953)

Le deuxième recueil des écrits politiques de Camus couvre les moments les plus inquiétants de la guerre froide, du coup de Prague (1948) à la mort de Staline (1953). Les tensions ne sont pas seulement vives au niveau international – le sentiment de l’éventualité d’une troisième guerre mondiale reste persistant tout au long de la période – elles parcourent aussi tous les intellectuels et artistes sommés de choisir leur camp et, en ce qui concerne la France, de se positionner par rapport au Parti communiste.
En 1951, Camus fait paraître L’Homme révolté où il examine les conditions du maintien de la liberté que la révolte contre la tyrannie et l’injustice incarne. L’importance du livre peut se mesurer, s’il en est besoin, à la quantité des commentaires et des critiques qu’il suscite tant à droite qu’à gauche. Camus doit y répondre et s’engage alors dans de nombreuses polémiques qui font l’objet du chapitre central d’Actuelles II : sept textes (sur les seize du recueil) reviennent sur les enjeux de la révolte en croisant le fer avec, entre autres, André Breton, Aimé Patri, la nouvelle gauche de L’Observateur et surtout Jean-Paul Sartre et Francis Jeanson des Temps modernes. Camus ayant renoncé à publier « Défense de L’Homme révolté » écrit à la suite de ces polémiques, leur lecture devient indispensable pour prendre connaissance des nuances et interprétations qu’il apporte à son essai. Ils se présentent, en dehors d’une interview avec Pierre Berger, sous la forme épistolaire et demanderaient donc à être lus en vis-à-vis des critiques qui les ont suscités.
De part et d’autre de ces « Lettres sur la révolte », Camus, qui n’exerce plus d’activité journalistique régulière depuis son départ de Combat en 1947, choisit de publier préfaces, allocutions, interviews et un rare article de journal, selon un ordre quasi chronologique. La première partie intitulée « Justice et haine » reflète le désenchantement survenu après la Seconde Guerre mondiale : l’odyssée des Juifs vers une terre qui ne leur est pas vraiment promise, les attaques contre la Résistance et le retour de la droite vichyste sur la scène française, les ravages du mensonge politique et de l’injustice.
Même si les circonstances restent toujours aussi sombres, la dernière partie, elle, conduit le lecteur à un optimisme modéré, avec des textes suscités par l’affaire Henri Martin durant la guerre d’Indochine, l’entrée de l’Espagne franquiste à l’UNESCO, la publication du témoignage d’Alfred Rosmer sur la révolution de 1917, la tenue d’un meeting syndicaliste et libertaire. Son titre résume bien la tonalité de l’ensemble : « Création et liberté ». Le recueil s’achève tout comme le précédent par une réflexion sur la place de l’artiste dans la société, son engagement en tant que créateur et en tant que citoyen.
Ce deuxième volume des Actuelles n’a jamais suscité le même intérêt que les deux autres et il n’a pas encore fait l’objet d’une édition de poche. On aurait tort cependant de l’ignorer. Sa lecture est essentielle pour comprendre la contribution de Camus aux idées libertaires et sa place dans la gauche non communiste; les fréquents traits d’ironie voire d’humour noir qui l’émaillent raviront également les esprits. Dans les Carnets, Camus l’a envisagé comme une sorte de bilan fait au sortir de ces sombres années avant de s’engager dans une nouvelle étape de sa vie d’écrivain : « Octobre 53. Publication d’Actuelles II. L’inventaire est terminé – le commentaire et la polémique. Désormais, la création. »
Philippe Vanney

Éléments bibliographiques :
R. Grenier, Albert Camus. Soleil et ombre, Gallimard, 1987, coll. Folio, p. 275-282;
P. Grouix, « Actuelles II », Dictionnaire Albert Camus; J. Guérin édit. Laffont, 2009 p.18-21;
J. Guérin, Camus. Portrait de l’artiste en citoyen, François Bourin, 1993.

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